Le Moyen-Orient se trouve une fois encore au bord de l’embrasement. Les tensions s’intensifient dans plusieurs régions clés, où affrontements armés et rivalités politiques profondes menacent de dégénérer en conflit ouvert. Des populations entières vivent dans la crainte constante de violences.
Dans une interview accordée à l’Agence Savoir News, Madi Djabakate, politologue-essayiste togolais et président honoraire du Centre pour la Gouvernance Démocratique et la Prévention des Crises (CGDPC), revient sur les causes profondes de cette crise. Il explique pourquoi cette guerre était prévisible, explore les perspectives de désescalade et souligne les leçons à tirer pour prévenir de futurs conflits.
Savoir News : Vous êtes un observateur de la scène politique nationale et internationale et vous suivez de près la situation au Moyen-Orient. Cette guerre était-elle prévisible ou a-t-elle, au contraire, pris la communauté internationale de court ?
Madi Djabakate : Cette guerre était, dans ses fondements, largement prévisible, car elle résulte d’un enchaînement de facteurs structurels connus : blocage prolongé des processus politiques, accumulation de frustrations, radicalisation des positions et affaiblissement des mécanismes de régulation internationale. Ce qui a réellement pris de court la communauté internationale, ce n’est pas tant la possibilité du conflit que sa brutalité, sa rapidité d’escalade et son intensité. De par mon expérience, les crises majeures ne surgissent jamais de manière spontanée : elles sont presque toujours précédées de signaux d’alerte ignorés ou sous-estimés. Cette situation illustre un déficit d’anticipation stratégique et rappelle l’importance d’investir davantage dans la prévention, les systèmes d’alerte précoce et une diplomatie proactive, car le véritable enjeu n’est pas de réagir aux crises, mais de les empêcher d’éclater.
Dans ce conflit, on observe une fois de plus une tendance des États-Unis à adopter une lecture sélective et stratégique du droit international, en l’interprétant de manière à préserver leurs intérêts géopolitiques immédiats. Cette posture, perçue comme du zèle juridique et politique, affaiblit la portée universelle des normes internationales et alimente le sentiment d’un double standard dans leur application. Elle met également en difficulté le rôle central de l’Organisation des Nations unies, dont le leadership repose précisément sur l’impartialité, la légitimité normative et la capacité à incarner un cadre collectif de régulation des conflits. En agissant de manière unilatérale ou en contournant les mécanismes multilatéraux, les États-Unis contribuent ainsi, volontairement ou non, à fragiliser l’autorité du système onusien, au moment même où celui-ci aurait besoin d’être renforcé pour garantir une gestion équitable et durable des crises internationales.
Comment analysez-vous les causes profondes de ce conflit, et en quoi se distinguent-elles des crises précédentes dans la région ?
Les causes profondes de ce conflit s’inscrivent dans une continuité historique marquée par des revendications territoriales non résolues entre arabes et juifs, des déséquilibres de pouvoir persistants entre pays arabes et un sentiment d’injustice profondément ancré vis-à-vis des Etats-Unis, soutien inconditionnel d’Israël. Cependant, cette crise se distingue par son caractère systémique et multidimensionnel : elle est à la fois régionalisée, fortement médiatisée à l’échelle mondiale et marquée par une érosion préoccupante des normes internationales, notamment en matière de protection des civils et de respect des droits humains. Mon expérience dans des contextes de crise montre que lorsque les mécanismes de redevabilité sont affaiblis et que les perceptions d’injustice ne sont pas traitées, les conflits deviennent plus intenses et plus durables. Dans ce cadre, il est essentiel d’adopter une approche intégrée qui relie gouvernance, protection et cohésion sociale, en plaçant les populations au cœur des réponses pour éviter que ces crises ne se reproduisent indéfiniment.
Réduire le conflit en cours en Iran à une simple question nucléaire ou à un différend sécuritaire ponctuel serait analytiquement insuffisant. La dimension nucléaire apparaît surtout comme un registre de légitimation stratégique, comparable aux argumentaires mobilisés lors des interventions en Irak et en Afghanistan. Le cœur du problème semble se situer à un niveau plus structurel : celui de la nature du régime iranien et de sa place dans l’architecture régionale.
L’élément central réside dans la singularité institutionnelle de l’Iran. L’Iran est une République islamique issue d’une révolution ayant rompu avec la monarchie et avec l’ordre régional soutenu par les États-Unis. Il ne s’agissait pas simplement d’une alternance politique en 1979, mais d’un basculement paradigmatique : affirmation de souveraineté, rejet de l’alignement stratégique et contestation d’un ordre perçu comme hégémonique.
En face, les États arabes voisins sont majoritairement des monarchies (Arabie saoudite, Qatar, Bahreïn, Émirats arabes unis, Koweït) dont la sécurité est largement intégrée à l’architecture stratégique américaine.
Dans cette configuration, la tension ne découlerait pas prioritairement d’actions conjoncturelles, mais du fait qu’une république révolutionnaire autonome coexiste au sein d’un environnement monarchique structurellement arrimé à Washington.
L’évocation de Reza Pahlavi, fils du dernier Shah, bénéficiant d’appuis de réseaux américains et israéliens, ouvre une interrogation politique plus profonde.
L’objectif implicite serait-il de transformer une république en monarchie plus favorable aux intérêts occidentaux ?
Autrement dit, ne s’agirait-il pas de substituer à un régime révolutionnaire indépendant un pouvoir institutionnellement et stratégiquement compatible avec l’ordre régional soutenu par Washington ? Dans tous les cas l’Ayatollah était soutenu par Carter et Tatcher, jusqu’au moment où il est devenu anti américain.
La question ne se limite pas à un débat symbolique entre monarchie et république. Elle renvoie à la nature même de l’alignement stratégique. Une restauration monarchique signifierait potentiellement la réintégration de l’Iran dans une architecture régionale dominée par des régimes alliés aux États-Unis, réduisant ainsi l’exception iranienne.
Dans cette perspective, l’enjeu central ne serait pas religieux mais institutionnel et géopolitique : modifier la structure du pouvoir afin de remodeler l’équilibre régional.
La question nucléaire fonctionnerait alors comme un levier discursif permettant de construire une légitimité internationale autour d’une politique de pression. À l’instar des précédents irakien et afghan, l’argument sécuritaire offrirait un cadre mobilisateur, tandis que les enjeux fondamentaux seraient d’une autre nature :
• contrôle des ressources énergétiques,
• gestion des flux stratégiques dans le Golfe,
• maintien d’un ordre régional favorable aux intérêts occidentaux.
Le nucléaire ne constituerait pas la cause profonde, mais l’instrument rhétorique d’une confrontation plus vaste.
Depuis ce 28 Février 2026, le discours dominant tend à présenter l’Iran comme une puissance agressive visant les États arabes. _Or, les actions iraniennes s’inscrivent principalement dans une logique de confrontation avec la présence militaire américaine dans ces pays, notamment à travers des bases et installations stratégiques.
Le conflit apparaît ainsi moins comme une guerre Iran–monarchies arabes que comme une confrontation entre l’Iran et la projection stratégique des États-Unis dans la région. Il ne s’agirait donc ni exclusivement d’un conflit sécuritaire ni uniquement d’une rivalité énergétique.
La dynamique actuelle relèverait principalement :
• d’une tentative de recomposition politique,
• d’un affrontement entre un régime révolutionnaire républicain et un ordre régional dominé par des monarchies soutenues par les États-Unis,
• d’un habillage sécuritaire (nucléaire) servant de justification,
• sur fond d’intérêts économiques structurels.
En définitive, l’enjeu dépasse la question technique du nucléaire ou la simple rivalité militaire. Il concerne la configuration même de l’ordre régional, la nature des régimes qui le composent et l’architecture de puissance qui en garantit la stabilité.

« Les prochains jours seront décisifs », a averti mardi dernier le ministre américain de la Défense. Comment interprétez-vous cette déclaration ?
Rappelons que le tigre ne proclame pas sa tigritude, mais qu’il bondit sur sa proie. Cette déclaration traduit clairement que nous sommes dans une phase critique de basculement stratégique, où les dynamiques actuelles peuvent évoluer dans des directions très différentes : une escalade régionale, un enlisement dans une guerre prolongée ou une désescalade sous pression internationale. Elle souligne surtout l’existence d’une fenêtre d’opportunité extrêmement étroite pour influencer la trajectoire du conflit. Dans la gestion des crises, les premiers moments sont déterminants : ils conditionnent soit l’extension du conflit, soit sa stabilisation. Sur le terrain, j’ai constaté que la rapidité et la cohérence des réponses sont souvent décisives pour éviter des effets irréversibles. Cela appelle à un leadership capable d’agir vite, mais aussi de coordonner efficacement les dimensions diplomatiques, sécuritaires et humanitaires afin d’éviter une spirale incontrôlable.
Ce conflit, bien qu’opposant formellement des États, demeure profondément asymétrique dans sa logique et ses ressorts. D’un côté, les États-Unis et Israël ont longtemps raisonné en termes de supériorité technologique et de dissuasion classique, en sous-estimant à la fois la capacité de résilience de l’Iran et le risque d’extension régionale. De l’autre, l’Iran s’inscrit dans une logique stratégique différente, façonnée par plus de quatre décennies de sanctions et de tensions, qui ont renforcé son autonomie, sa profondeur stratégique et une culture de résistance proche d’une logique de sacrifice et de durée. Dans cette perspective, ce conflit peut paradoxalement apparaître, pour Téhéran, comme une forme de « clarification historique », une occasion de transformer une pression latente en confrontation assumée. Ce qui nourrit l’idée qu’un acteur acculé n’a plus rien à perdre. Cela dit, l’histoire des conflits contemporains montre que les guerres asymétriques tendent à s’enliser et à produire des formes de résistance prolongée, comme l’ont illustré des contextes tels que la guerre du Vietnam ou les interventions en Afghanistan et en Irak. Dans ce cadre, si une confrontation ouverte devait se prolonger, elle exposerait davantage les équilibres régionaux et les flux internationaux à des perturbations majeures, sans garantie d’atteinte des objectifs initiaux. D’où l’importance, pour les acteurs impliqués, de réinvestir rapidement l’option diplomatique afin d’éviter une escalade aux conséquences difficilement maîtrisables.
Quelles sont, selon vous, les perspectives de sortie de crise et les conditions nécessaires pour parvenir à une désescalade durable ?
Les perspectives de sortie de crise existent, mais elles restent fragiles et conditionnées à plusieurs facteurs essentiels. À court terme, une désescalade passe par un cessez-le-feu crédible, l’accès humanitaire sans entrave et des garanties minimales de protection des civils. À moyen et long terme, elle exige surtout un retour à un processus politique inclusif, capable de traiter les causes profondes du conflit. L’expérience montre que les solutions purement sécuritaires ne produisent que des stabilités temporaires.
Une paix durable nécessite des mécanismes de gouvernance renforcés, une redevabilité des acteurs et une prise en compte réelle des aspirations des populations concernées. C’est dans cette articulation entre urgence humanitaire et transformation politique que se joue la possibilité d’une désescalade réelle et durable.
Dans la configuration actuelle, il apparaît clairement que ce conflit entre Iran, Israël et les États-Unis ne peut véritablement prendre fin sans une initiative unilatérale de désescalade venant de Washington. En effet, les dynamiques stratégiques sont profondément désalignées : Israël poursuit une logique d’affaiblissement durable de l’Iran, tandis que Téhéran s’inscrit dans une stratégie d’endurance et de confrontation prolongée.
Dans ce contexte, aucun des deux acteurs régionaux n’a, à ce stade, un intérêt immédiat à mettre fin au conflit, ce qui crée un risque réel d’enlisement comparable à des théâtres comme la Somalie, où l’absence de sortie politique a conduit à une instabilité chronique.
Par ailleurs, l’intensification des frappes et des représailles, combinée à la résilience iranienne et à l’extension du conflit à des infrastructures stratégiques régionales, montre que la logique militaire seule ne permettra pas d’atteindre une issue durable. Dès lors, les États-Unis, en tant qu’acteur central du rapport de force, sont les seuls capables d’imposer une inflexion stratégique en privilégiant une sortie diplomatique. Cette désescalade ne pourra être crédible que si elle s’accompagne de concessions structurantes, notamment la relance d’un processus sérieux en faveur de la création d’un État palestinien, afin de traiter une cause majeure d’instabilité régionale, et des garanties internationales sur la poursuite d’un programme nucléaire civil iranien encadré, permettant de réintégrer l’Iran dans un cadre normatif plutôt que de l’isoler davantage. Sans une telle réorientation, le risque est celui d’un embrasement durable de la région et d’une perturbation profonde des équilibres internationaux, sans qu’aucun des objectifs initiaux ne soit réellement atteint.
Quelles leçons la communauté internationale devrait-elle tirer de ce conflit pour prévenir de futures crises au Moyen-Orient ?
La principale leçon est la nécessité de passer d’une logique réactive à une véritable culture de prévention. Ce conflit met en évidence les limites d’un système international souvent divisé, sélectif et en perte de crédibilité. Il souligne l’urgence de renforcer la cohérence des actions, de réaffirmer le primat du droit international et de replacer la protection des populations civiles au centre des priorités. Sur le terrain, j’ai observé que l’absence de cohérence et de confiance affaiblit considérablement l’efficacité des interventions. Pour prévenir de futures crises, il est indispensable d’investir dans la diplomatie préventive, de renforcer les mécanismes de redevabilité et d’impliquer davantage les acteurs locaux dans les processus de résolution. Plus largement, cela appelle à un leadership international fondé sur l’éthique, la responsabilité et la capacité à anticiper, car la stabilité durable ne peut être construite sans crédibilité ni justice.
Ce conflit relance de manière urgente la question de la réforme du droit de veto au sein du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies, dont l’usage actuel fragilise souvent la légitimité et l’efficacité de l’action multilatérale. Il devient de plus en plus difficile de justifier qu’un État partie à un conflit puisse influencer, par son droit de veto, l’issue des délibérations portant directement sur cette même crise.
Une réforme minimale, mais essentielle, consisterait à introduire une règle de récusation automatique : toute partie directement impliquée dans un conflit soumis au Conseil devrait être tenue de s’abstenir de voter sur les résolutions qui y sont liées. Une telle mesure renforcerait la neutralité de l’organe, restaurerait la confiance dans ses décisions et limiterait les blocages politiques qui paralysent trop souvent la réponse internationale face aux crises majeures. Au-delà de l’efficacité institutionnelle, il s’agit surtout de réaffirmer un principe fondamental : celui selon lequel la régulation des conflits internationaux ne peut être crédible que si elle échappe aux logiques d’intérêts directs des parties prenantes. FIN
Propos recueillis par Junior AUREL





