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Robert Dussey : « En nous rapprochant des États de l’AES, nous affirmons notre volonté de maintenir une coopération pragmatique face aux menaces communes »

Le Togo s’apprête à lancer une Nouvelle Stratégie pour le Sahel. Dans la perspective de ce lancement, il est plus que logique de faire le bilan de la première Stratégie pour le Sahel qui a été lancée en septembre 2021.

Dans une interview accordée à l’Agence Savoir News Prof. Robert Dussey, ministre des affaires étrangères, de la coopération, de l’intégration africaine et des togolais de l’extérieur, dresse d’abord le bilan, avant de s’appesantir sur plusieurs autres points.

Savoir News : Bonjour Monsieur le Ministre. Quelles sont les raisons qui avaient poussé le Togo à élaborer une Stratégie pour le Sahel en septembre 2021 ?

Robert Dussey : Bonjour Monsieur. Je voudrais, à l’entame de cette interview, vous remercier sincèrement pour l’attention que vous portez à l’action diplomatique du Togo au Sahel, notamment dans le cadre de la première Stratégie pour le Sahel. En ce qui concerne les raisons qui ont amené le Togo à l’élaboration d’une Stratégie pour le Sahel, il faut d’emblée, et ce n’est un secret pour personne, souligner que l’espace sahélien est devenu un foyer de violences terroristes, menaçant directement la stabilité de toute la région. Dans ce contexte, un pays comme le nôtre, profondément attaché à la paix ne peut rester indifférent et se contenter d’être spectateur mais plutôt se positionner comme un acteur engagé pour la paix et la stabilité régionales.

Toute menace pesant sur la paix régionale affecte directement la quiétude de nos populations, qui aspirent légitimement à poursuivre leurs activités quotidiennes dans un climat de sérénité. C’est dans cet esprit que le Togo sous le leadership du Président du Conseil, Son Excellence Monsieur Faure Essozimna Gnassingbé, a entrepris cette initiative, ayant très tôt compris que les menaces sécuritaires du Sahel ne s’arrêteraient pas aux frontières sahéliennes. Elles avaient déjà des répercussions directes sur les pays côtiers. Notre responsabilité était de protéger nos populations et de contribuer à la stabilité régionale. Pour le Togo, la paix et la sécurité régionales ne peuvent être fragmentées. Si l’AES vacille aujourd’hui, c’est toute la région qui sera menacée. Cette initiative relève non seulement d’un choix de lucidité mais aussi d’un élan de fraternité et de solidarité africaines.

Quels étaient les principaux piliers de cette première stratégie ?

La détermination du gouvernement togolais à contribuer activement à la stabilisation du Sahel et à la consolidation de la paix en Afrique de l’Ouest repose sur une conviction forte : ces objectifs ne sauraient être atteints sans des instruments cohérents et des approches structurées. C’est dans cette perspective que nous avons conçu cette première stratégie, articulée autour de quatre piliers majeurs, clairs et complémentaires :

Le premier pilier met en exergue l’importance capitale de la coopération régionale et interrégionale au service de la paix et de la stabilité. Les cadres de coopération au sein desquels le Togo est pleinement engagé – tels que le Conseil de l’Entente, l’UEMOA et la CEDEAO – ont déjà mis en œuvre de nombreuses actions de riposte face aux menaces sécuritaires qui affectent l’Afrique de l’Ouest. L’approche togolaise s’inscrit dans cette dynamique, en apportant un appui complémentaire et en contribuant à la consolidation des acquis, afin de renforcer l’efficacité collective et la cohérence des réponses régionales.

Fidèle à cet esprit, le Togo réaffirme son attachement à la solidarité et à la mutualisation des efforts dans la lutte contre le terrorisme. Il s’était engagé à soutenir toute action collective visant à promouvoir la paix et à renforcer la stabilité, tant au niveau régional qu’interrégional.

Le deuxième pilier s’attache à la diffusion de la vision togolaise de la paix, que nous qualifions de paix positive. Il s’agit d’apporter une contribution active à la construction de la paix en Afrique, en mettant en avant une approche qui dépasse la simple absence de conflit pour promouvoir des conditions durables de stabilité et de prospérité. Dans un contexte marqué par les défis sécuritaires persistants au Sahel, le Togo propose de partager son modèle de paix positive, fondé sur une diplomatie à la fois préventive et proactive, capable d’anticiper les crises et de favoriser des solutions concertées.

Robert Dussey

Au-delà de la seule paix armée, cette approche privilégie les mécanismes non violents d’édification et de consolidation de la paix. Elle invite à mobiliser les ressources sociétales et les intelligences humaines pour bâtir un environnement plus sûr et durable.

Dans cette dynamique, les ressources et approches traditionnelles qui promeuvent le vivre-ensemble sont valorisées. En s’engageant résolument dans cette voie, le Togo entend promouvoir, dans la région du Sahel, une vision constructive et inclusive de la paix, capable de renforcer la stabilité et d’inspirer une coopération régionale féconde.

S’agissant du troisième pilier, il est consacré au soutien aux processus de normalisation politique, de transition démocratique et d’efforts de réconciliation par la médiation. Vous conviendrez avec moi que les périodes de transition, souvent porteuses d’enjeux multiples et de défis complexes, constituent à la fois des moments d’incertitude et des opportunités de transformation sociopolitique profonde. Notre responsabilité collective est d’anticiper et de prévenir la survenance des désordres constitutionnels et démocratiques. S’ils surviennent tout de même, il apparaît essentiel d’accompagner et de soutenir les efforts de normalisation politique, de transition démocratique et de réconciliation nationale. La diplomatie togolaise travaille par la médiation, la culture de l’entente et la promotion de la compréhension mutuelle. L’objectif spécifique de cet axe est d’appuyer, sur les plans politique et diplomatique, les pays sahéliens engagés dans des transitions démocratiques, afin de contribuer à la réparation du contrat social et à la consolidation de la réconciliation durable dans chacun des pays.

Quant au dernier pilier de la première stratégie, il s’inscrit dans une dynamique visant à appuyer une gouvernance responsable pour plus d’inclusion sociale et économique dans les États de la région du Sahel. L’objectif est de favoriser des institutions crédibles, capables de répondre aux aspirations des populations, tout en consolidant la confiance entre gouvernants et citoyens.

Ce pilier met également l’accent sur la nécessité d’encourager la participation de toutes les composantes sociales, en particulier les jeunes et les femmes, afin de bâtir des sociétés plus résilientes et plus équitables.

À travers cette approche, le Togo entend contribuer au renforcement d’un environnement social sahélien propice à une stabilité durable et au développement partagé dans la région.

Vous savez, il y a un aspect que l’on tend souvent à sous-estimer dans les contextes marqués par l’incertitude sécuritaire : la lutte contre le terrorisme et la quête de paix en Afrique de l’Ouest et au Sahel ne sauraient se limiter aux seules réponses militaires ou sécuritaires ; elles exigent également un renforcement des mécanismes d’intégration socioéconomique.

C’est en conjuguant stabilité institutionnelle, inclusion sociale et développement partagé que l’on peut espérer bâtir des fondations solides pour une paix durable.

Quel bilan aujourd’hui, plus de quatre ans après ?

Je peux vous assurer que le chemin parcouru dans le cadre de cette stratégie est porteur d’enseignements précieux. Le Togo, fidèle à sa vocation de pays de dialogue et de médiation, s’est engagé aux côtés de ses partenaires sahéliens et régionaux pour accompagner et renforcer les processus de transition politique dans les trois (03) pays de l’AES. En effet, Sous l’impulsion de Son Excellence Monsieur Faure Essozimna Gnassingbé, Président du Conseil, le Togo a conduit avec constance et rigueur plusieurs initiatives de paix dans la sous-région. La médiation togolaise s’est notamment illustrée dans la résolution de la crise diplomatique entre la Côte d’Ivoire et le Mali, ayant abouti à la libération, le 04 janvier 2023, des soldats ivoiriens.

Dans le même esprit de solidarité et de fraternité africaine, Lomé est demeurée aux côtés du peuple et du gouvernement burkinabè durant les heures délicates de sa transition politique. Le Togo a joué un rôle de médiation pour la libération de certains VDP (volontaire pour la dépense de la patrie) du Faso en échange de certains soldats ivoiriens détenus dans chacun des pays en 2024.

Confrontés au défi commun du terrorisme le long de nos frontières, le Togo et le Burkina Faso travaillent étroitement et maintiennent un cadre de dialogue permanent et de coopération renforcée, gage de stabilité et de sécurité partagée.

Par ailleurs, le même élan solidaire et de renforcement de coopération s’est manifesté avec la République du Niger dès le 26 juillet 2023. Là encore, le Togo a privilégié la voie de la sagesse, en misant sur le dialogue et la concertation comme instruments de sortie de crise. Porter le message de la paix en temps de menaces sérieuses à la paix demeure pour le Togo très fondamentale. C’est cette conviction que notre pays a assumé dans le cas du Niger en 2023 dans le cadre de la première stratégie. Dans un environnement régional déjà très fragile, il n’était pas question pour le Togo que la région puisse jouer avec le feu. Heureusement que la raison a fini par prendre le dessus.

Ainsi, le bilan que nous dressons aujourd’hui est celui d’un engagement constant, d’une diplomatie proactive et d’une volonté inébranlable de promouvoir la paix et la stabilité dans notre région. Le Togo, fidèle à son identité de terre de médiation, continue de se tenir aux côtés de ses frères africains pour bâtir un avenir commun fondé sur la solidarité, la sécurité et la prospérité partagée.

Certes, les défis sécuritaires persistent. Mais nous avons prouvé qu’ensemble nous pouvons protéger nos populations face à une menace transfrontalière complexe. Ce bilan est aussi un choix de souveraineté : nous avons affirmé que le Togo ne resterait pas spectateur des crises du Sahel, mais acteur engagé dans la prévention et la coopération. Notre détermination reste intacte, car nous savons que la stabilité du Sahel et celle des pays du Golfe de Guinée sont indissociables.

Comment la première stratégie du Togo pour le Sahel a-t-elle contribué à la stabilité régionale et à la coopération multilatérale ?

Dans le cadre de la première stratégie pour le Sahel, notre pays a contribué à la stabilité régionale et à la coopération multilatérale de trois manières essentielles : D’abord, par la médiation et le dialogue, qui ont permis de désamorcer des crises sensibles et de rétablir la confiance entre États voisins.

Ensuite, par l’accompagnement des transitions politiques, où le Togo a joué un rôle de facilitateur, en maintenant ouverts les canaux de communication avec la communauté internationale même dans les moments de vive tension. Enfin, par la coopération sécuritaire et multilatérale, en renforçant la solidarité face au terrorisme.

Quels sont les défis sécuritaires persistants et comment le Togo prévoit-il de les relever ?

Les défis majeurs restent le terrorisme transfrontalier, la criminalité organisée et la radicalisation. Notre réponse s’inscrit dans une approche holistique et intégrée : une riposte militaire ferme, le renforcement des capacités des forces de défense et de sécurité, le partage de renseignements et d’expertises, un développement local inclusif et une coopération étroite avec les communautés sont au cœur des priorités.

Nous croyons que la résilience des populations est notre meilleure arme. Notre approche de la lutte contre le terrorisme devrait intégrer les aspects sociaux et de développement, car nous savons que l’extrémisme violent et l’insécurité transfrontalière prospèrent sur le terreau de la pauvreté, de l’exclusion et du désespoir. C’est dans cette perspective que la vision togolaise met un accent particulier sur la complémentarité entre la riposte militaire et les actions de développement.

Ainsi, parallèlement aux opérations de sécurisation des frontières, nous avons engagé des initiatives visant à renforcer la résilience des communautés locales et la présence effective de l’État dans les zones reculées par la construction des infrastructures de base.

Le lancement du Programme d’Urgence pour la Région des Savanes (PURS) en 2022 illustre parfaitement cette orientation. Elle favorise la création d’infrastructures de base, l’accès à l’éducation et aux soins de santé, ainsi que le soutien aux activités génératrices de revenus.

Ces actions contribuent à réduire la vulnérabilité des populations, à offrir des perspectives aux jeunes et à consolider la cohésion sociale. De même, des programmes de formation professionnelle et de microfinance ont été mis en place pour encourager l’autonomie économique, tandis que des projets agricoles soutiennent la sécurité alimentaire dans les zones frontalières.

Ces efforts, conjugués à la vigilance militaire, traduisent notre conviction que la paix durable ne peut être obtenue qu’en s’attaquant simultanément aux causes profondes de l’insécurité. C’est cette synergie entre sécurité et développement qui constitue le socle de notre lutte contre le terrorisme.

Quel est le niveau de coopération internationale dont a bénéficié le Togo dans la mise en œuvre de cette première stratégie ?

Nous bénéficions du soutien de partenaires bilatéraux et multilatéraux, notamment celui des pays amis et des Nations unies. Ce soutien se traduit par des financements, des formations et des équipements. Mais au-delà de l’aide, c’est la reconnaissance du rôle du Togo comme acteur crédible et engagé en matière de la construction de la paix en Afrique, et particulièrement au Sahel, qui est essentielle.

Excellence monsieur le ministre, votre pays s’apprête à lancer une Nouvelle Stratégie pour le Sahel. Qu’est-ce qui justifie aujourd’hui la nécessité d’aller vers cette Nouvelle Stratégie ?

Comme vous le savez, l’action et l’engagement du Togo au Sahel se sont déployés les quatre dernières années dans le cadre de la première stratégie. Mais, la persistance du terrorisme dans les pays du Sahel et le renforcement de la menace dans les parties septentrionales des États du littoral du Golfe de Guinée avec des attaques répétitives, la recomposition géopolitique intervenue dans la région d’Afrique de l’Ouest avec la sortie du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), le besoin de contribuer au renforcement de la stabilité régionale et des relations économiques et commerciales entre le Sahel et le Togo ont rendu nécessaire l’option d’aller vers l’élaboration d’une Nouvelle Stratégie du Togo pour le Sahel.  Définir une Nouvelle Stratégie pour le Sahel permet au Togo d’intégrer dans son action régionale les évolutions des dernières années qui sont très significatives pour la région de l’Afrique de l’Ouest.

Comment le Togo, qui est proche des États de l’AES, équilibre-t-il ses relations avec les partenaires internationaux ?

Notre ligne est claire et constante : coopérer sans dépendre, dialoguer sans renoncer à notre souveraineté. Le Togo entretient des relations constructives avec ses partenaires internationaux, qu’il s’agisse des partenaires traditionnels ou les nouveaux venus, mais toujours dans le respect de nos intérêts nationaux.

Nous croyons que la force du Togo réside dans sa capacité à bâtir des ponts sans se laisser enfermer dans des dépendances. C’est cette posture équilibrée – ouverte mais ferme, pragmatique mais souveraine – qui nous confère crédibilité et respect sur la scène régionale et internationale.

En nous rapprochant des États de l’AES, nous affirmons notre volonté de maintenir une coopération pragmatique face aux menaces communes. En consolidant nos relations avec nos partenaires extérieurs, nous montrons que le Togo est un acteur fiable et indépendant, capable de dialoguer avec tout le monde sans jamais compromettre son autonomie. Notre engagement est simple : le Togo coopère avec tous, mais reste maître de ses choix. C’est cette indépendance assumée qui fait de nous un partenaire respecté et un médiateur crédible dans la région et au niveau continental.  Je vous remercie. FIN

Savoir News

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