
Quinze ans après le lancement du Partenariat de Ouagadougou, le Togo a engrangé des progrès notables en matière de planification familiale et de santé sexuelle et reproductive. Pourtant, entre disparités régionales, barrières financières et défis liés à l’intégration des jeunes, le chemin vers une équité totale reste parsemé d’obstacles. À l’heure où le pays se tourne vers l’horizon 2030, nous avons tendu notre micro à Apoté ZEKPA (Secrétaire exécutif du Réseau des champions en plaidoyer pour le financement adéquat de la santé au Togo, RCPFAS-Togo). Avec lui, nous abordons l’état des lieux et surtout la pérennisation des acquis.
Savoir News : Quinze ans après le lancement du Partenariat de Ouagadougou et la hausse de la prévalence contraceptive au Togo, quel bilan dresse le RCPFAS de l’impact réel sur les populations, notamment dans les zones périurbaines et rurales ?
Apoté ZEKPA : Quinze ans après le lancement du Partenariat de Ouagadougou, le bilan est incontestablement marqué par des avancées. La planification familiale est aujourd’hui beaucoup plus présente dans les politiques publiques, dans l’offre de services et dans le débat public qu’elle ne l’était il y a quinze ans.
Au Togo, nous avons assisté à une progression de l’utilisation des méthodes modernes de contraception. Les données de FP2030 indiquaient déjà une prévalence contraceptive moderne de 23,2% parmi l’ensemble des femmes en 2022, contre 16,1% en 2012. En 2024, environ 560 000 femmes utilisaient une méthode moderne de contraception. Cela montre que les efforts consentis produisent des résultats.
Mais, au RCPFAS-Togo, nous estimons que le véritable indicateur de réussite ne doit pas être seulement le nombre de femmes utilisatrices. Nous devons nous demander : où vivent ces femmes, ont-elles réellement le choix de leur méthode, les produits sont-ils disponibles lorsqu’elles se présentent dans une formation sanitaire, et les services sont-ils financièrement et géographiquement accessibles ?
C’est là que les disparités restent préoccupantes. Dans certaines zones rurales et périurbaines, les populations doivent encore faire face à l’éloignement des services, aux coûts directs et indirects, aux ruptures de produits, au poids des normes sociales et parfois à une information insuffisante.
Notre appréciation est donc que les quinze années du Partenariat de Ouagadougou ont créé une dynamique et produit des progrès réels, mais que le prochain défi est celui de l’équité. Il faut maintenant faire en sorte que le lieu de résidence, l’âge ou la situation économique ne déterminent plus l’accès d’une personne à la planification familiale.
La demande globale dépasse 50 %, mais les jeunes de 15-24 ans se heurtent encore à de nombreux obstacles (tabous, coût, accès aux structures adaptées). Qu’est-ce qui a manqué, selon vous, dans les politiques publiques de ces dernières années pour mieux les intégrer ?
Ce qui a surtout manqué, c’est le passage suffisamment rapide des engagements à une offre de services véritablement adaptée aux réalités quotidiennes des jeunes.
Le Togo a pourtant pris des engagements importants. Dans le cadre de FP2030, le pays s’est notamment engagé à garantir aux adolescents et aux jeunes l’accès à une information complète ainsi qu’à des services de santé sexuelle et reproductive de qualité, adaptés à leur âge et à leurs besoins.
Mais un jeune peut connaître l’existence d’un service et ne pas pouvoir l’utiliser. Il peut être confronté au coût, à la distance, à la peur d’être jugé, au manque de confidentialité ou encore aux tabous familiaux et communautaires. Il faut donc aller plus loin.
Nous devons rapprocher les services des jeunes, renforcer les espaces qui leur sont réellement adaptés, garantir la confidentialité et améliorer l’éducation complète à la sexualité et l’accès à une information fiable. Il faut également mieux intégrer les jeunes dans la conception, la mise en œuvre et l’évaluation des politiques qui les concernent.
Nous devons arrêter de considérer les jeunes uniquement comme des bénéficiaires. Ils doivent devenir des acteurs et des partenaires des politiques de santé sexuelle et reproductive.
C’est d’ailleurs une orientation que le Partenariat de Ouagadougou renforce aujourd’hui à travers sa stratégie jeunesse et la participation des jeunes aux mécanismes régionaux.
Pour cette édition anniversaire placée sous le signe de l’ambition, quel est le principal plaidoyer que le RCPFAS porte aujourd’hui auprès du gouvernement togolais pour pérenniser les acquis d’ici 2030 ?
Notre plaidoyer central est clair : faire de la planification familiale un investissement national durable, suffisamment financé et accessible à tous, et non une intervention dépendant principalement des financements extérieurs.
Le Togo s’est engagé dans FP2030 à accroître progressivement le financement public consacré à la sécurisation des produits contraceptifs. Il s’est également engagé à améliorer leur disponibilité, l’accès des adolescents et des jeunes et la coordination des interventions.
Pour le RCPFAS-Togo, il faut maintenant consolider cette dynamique autour de plusieurs leviers : renforcer durablement le financement domestique de la PF, sécuriser la disponibilité des produits contraceptifs jusqu’au dernier kilomètre, améliorer l’environnement juridique et réglementaire et élargir les points d’accès aux services.
Nous plaidons notamment pour que le potentiel du secteur privé, notamment des pharmacies privées, soit davantage exploité dans un cadre réglementé, avec du personnel formé et des mécanismes appropriés de contrôle de la qualité. L’élargissement de l’accès aux contraceptifs par les pharmacies et le partage des tâches sont reconnus comme des approches pouvant contribuer à réduire les barrières d’accès, particulièrement pour les populations insuffisamment desservies.
Mais nous insistons également sur un autre niveau de financement : les collectivités territoriales.
La planification familiale ne doit pas être financée uniquement par le budget national. Les communes doivent progressivement intégrer la santé sexuelle et reproductive et la planification familiale dans leurs priorités et leurs budgets locaux.
Notre ambition pour 2030 est donc de passer d’une planification familiale soutenue par des projets, à une planification familiale durablement financée et institutionnalisée dans les politiques publiques nationales et locales.
Avez-vous un message pour clore cet entretien ?
Après quinze années de progrès, notre responsabilité collective est de faire en sorte qu’aucune femme, aucune fille et aucun jeune ne soit laissé de côté à cause de son lieu de résidence, de son âge ou de ses moyens financiers.
Aux communes, nous disons : investissez dans la planification familiale, parce qu’investir dans la santé reproductive, c’est investir dans le développement local.
Aux leaders communautaires, traditionnels et religieux, nous disons : aidons les familles et les jeunes à accéder à une information juste et à faire des choix éclairés et responsables.
Aux jeunes, nous disons : votre voix doit compter dans les décisions qui concernent votre santé et votre avenir.
À la société civile, nous disons : continuons à documenter les besoins, à porter la voix des communautés et à demander des comptes sur les engagements pris.
Et à l’État et à nos partenaires, notre message est simple : les quinze premières années ont permis de créer la dynamique. D’ici 2030, notre ambition doit être de transformer cette dynamique en équité, en financement durable et en accès réel aux services jusque dans la dernière communauté.
C’est à cette condition que nous pourrons dire que les acquis du Partenariat de Ouagadougou ont véritablement changé la vie des populations. FIN
Propos recueillis par Ambroisine MEMEDE