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Contraception et jeunesse au Togo : Derrière les chiffres du Partenariat de Ouagadougou, le défi de la co construction (REPORTAGE)

C’est à 18 ans qu’Abidé a entendu parler de la pilule du lendemain. Elle en ignorait tout de l’efficacité de ce comprimé jusqu’à ce qu’une cousine lui en parle… à voix basse. Dans les couloirs du centre de santé de son quartier situé à Lomé, elles sont nombreuses à partager cette même réalité. Entre tabous familiaux, peurs des effets secondaires et craintes de jugements du personnel médical, l’accès à la contraception des jeunes ressemble toujours à un parcours parsemé d’obstacles.

Pourtant, le pays célèbre cette année le chemin parcouru : en quinze ans, sous l’impulsion du Partenariat de Ouagadougou (PO), la prévalence contraceptive nationale a bondi, franchissant de nouveaux caps.

Selon les données du ministère de la Santé, de l’Hygiène publique, de la Couverture sanitaire universelle et des Assurances, l’adhésion du Togo à ce cadre s’est traduite dès 2012 par l’élaboration du premier Plan d’Action National Budgétisé pour la Planification Familiale (PANB/PF), actualisé en 2017 et 2023, en synergie avec les initiatives FP2020 puis FP2030. Résultat : une dynamique politique forte et une demande globale en planification familiale aujourd’hui satisfaite à plus de 50 % selon le ministère. Cette victoire d’étape saluée cache cependant, une fracture générationnelle profonde car, si les politiques globales avancent, les adolescents et les jeunes (15-24 ans) demeurent une frange difficile à capter.

Alors, comment combler le fossé entre des indicateurs macroéconomiques au beau fixe et la réalité quotidienne d’une génération en quête d’autonomie ? Plongée au cœur d’un défi qui pèsera sur l’avenir sanitaire et démographique du Togo à l’horizon 2030.

Entre ambitions régionales et réalités de terrain

Pour cerner les réalités institutionnelles liées à la contraception des adolescents et des jeunes, nous nous sommes rendus au ministère en charge de la santé, à la rencontre de Dr Makilioubè Tchandana (Cheffe division Santé maternelle et infantile, et Planification familiale), qui évoque les besoins spécifiques de cette tranche d’âge, comme facteurs expliquant cet écart :

« D’abord, l’accès aux services de Santé de la reproduction et Planification familiale (SRPF) des jeunes : certains jeunes sont confrontés à la distance, aux horaires des formations sanitaires, au coût des services. Ensuite, il existe des barrières socioculturelles. Les tabous autour de la sexualité des jeunes, la religion, l’insuffisance du dialogue parents-enfant autour des questions de la sexualité et un manque de connaissances sur les questions de santé sexuelle et reproductive chez les jeunes freinent l’accès des jeunes aux services SRPF », a expliqué Dr Tchandana.

« Pour preuve, 2 284 cas de grossesses ont été enregistrés en milieu scolaire sur l’ensemble du territoire national au cours de l’année académique 2024-2025, ce qui illustre l’impact direct du manque d’accès à une information et à des services adaptés », a-t-elle expliqué, indexant surtout les rumeurs, un point appuyé par Dr Mbortche Bingo, gynécologue-obstétricien et chef de la division médicale de l’Association Togolaise pour le Bien-Etre Familial (ATBEF) au Togo.

A l’Association togolaise de bien-être familiale (ATBEF) où travaille le médecin, il reçoit beaucoup de jeunes porteurs d’informations erronés, qui circulent de bouches à oreilles ou sur les réseaux sociaux.

Dr M’Bortche

« Les rumeurs que nous rencontrons le plus souvent ici, c’est que la contraception ne concerne que les femmes mariées ou celles qui ont déjà des enfants. L’adolescent ou le jeune n’est pas concerné. Beaucoup disent que l’utilisation des méthodes contraceptives empêche plus tard la femme de tomber à nouveau enceinte quand elle en aura le désir. Et donc, ça voudrait dire que la méthode contraceptive rend les femmes stériles. L’autre rumeur, c’est que lorsqu’une femme utilise la méthode contraceptive, elle fera des enfants malformés. Une autre rumeur est que les femmes qui utilisent les méthodes contraceptives, vont avoir des maladies », a-t-il déploré, soulignant que ce sont des informations erronées qu’il s’emploie à déconstruire.

En effet, la jeunesse est connectée à plusieurs canaux de diffusion d’informations peu fiables. Et cette réalité de terrain appelle à l’urgence d’implication des jeunes, de bout en bout, sur les questions les concernant, une option fortement soutenue par les personnes interviewées.

Ambition 2030 : Vers une co construction des solutions et une mobilisation des ressources domestiques

Selon Dr Tchandana (cheffe division santé maternelle et infantile, et planification familiale) malgré les progrès enregistrés au niveau national, nous devons continuer à investir dans des services adaptés aux adolescents et aux jeunes.

« Le défi n’est donc plus uniquement de rendre les services disponibles, mais de faire en sorte qu’ils soient réellement accessibles, acceptables et adaptés aux adolescents et aux jeunes », a-t-elle dit.

Dr Tchandana

Elle souligne que, pour atteindre la jeunesse d’ici 2030 et réduire les poches de résistance, le plan national mise sur des stratégies inclusives et innovantes déployées sur le terrain :

  • La transition numérique : développement de plateformes digitales interactives (comme Info Ado Jeunes), de lignes vertes et de chatbots basés sur l’intelligence artificielle pour un accès anonyme et gratuit à l’information.
  • L’approche communautaire : organisation de journées portes ouvertes, mobilisation de cliniques mobiles pour les zones isolées et mise en place d’espaces conviviaux dédiés au sein des formations sanitaires (sans oublier la prise en compte de la diversité des jeunes : démunis, handicapés, déplacés).
  • Le renforcement des acteurs : formation des prestataires de santé, des Agents de Santé Communautaire (ASC) et des leaders religieux pour briser les tabous et garantir la confidentialité.

L’objectif est donc d’accroître la demande d’informations et de services de planification familiale auprès des adolescents et des jeunes, en créant un environnement favorable grâce à l’engagement de tous les acteurs clés. A en croire Dr Essilivi (une figure très active de la jeunesse engagée au Togo), il ne suffit pas juste de créer un espace de jeune, d’inscrire des adolescents ou des jeunes dans un document stratégique, mais « il faut vraiment les écouter, prendre en compte leurs préoccupations et mettre en œuvre des services qui sont réellement adaptés à leurs besoins, à leurs horaires, à leurs réalités sociales, à leurs attentes, et que les jeunes participent eux-mêmes, à la conception, à la mise en œuvre, à l’évaluation de ces programmes et de ces stratégies ».

Ancienne Jeune Femme Leader, médecin et active sur les questions de santé sexuelle et reproductive et de planification familiale (notamment à la tête d’initiatives de jeunes) Dr Essilivi est très impliquée dans les activités liées au Partenariat de Ouagadougou. Elle pointe le vrai fossé : « Lorsqu’on va sur le terrain, on se rend compte que les stratégies ne sont pas adaptées. On ne peut pas concevoir des services pour les jeunes sans véritablement les écouter. L’enjeu est désormais de passer d’une logique de services destinés aux jeunes, à une logique de services coconstruits avec les jeunes, pour les jeunes, et par les jeunes, en adoptant leurs codes de communication et en garantissant un accueil sans jugement », a souligné Dr Essilivi.

Pour pérenniser ces acquis face aux restrictions budgétaires, elle appelle à un changement de cap fondé sur quatre piliers : Du leadership politique, du leadership des jeunes, de la résilience face aux crises et une véritable mobilisation des ressources domestiques. « Ne nous contentons pas d’être la génération à laquelle on promet un avenir, devenons celle qui le construit ! »

Dr M’Bortche préconise de rendre les services de contraception totalement gratuits et accessibles aux jeunes — notamment via les infirmières scolaires, les cliniques mobiles et des stratégies avancées — tout en sensibilisant les adolescents à l’importance de retarder leur premier rapport sexuel. Il appelle les États partenaires à garantir l’accessibilité permanente et gratuite de ces services à tous les niveaux.

Un appel à la responsabilité, soutenu par la Dr Tchandana, qui exhorte l’ensemble de la pyramide sanitaire à renforcer les synergies d’actions. Le pari de cette décennie anniversaire est désormais lancé : transformer les chiffres réjouissants d’hier en droits effectifs, en autonomie et en liberté de choix pour chaque jeune togolais à l’horizon 2030. FIN

Ambroisine MEMEDE

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