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De l’heptathlon à l’engagement social : le parcours inspirant d’une pionnière du sport togolais

Surnommée la « reine de l’heptathlon », Nana Blakime s’est imposée comme l’une des figures marquantes de l’athlétisme togolais. Derrière ce surnom se dessine un parcours construit au fil des épreuves combinées, des compétitions internationales et des rencontres décisives aux quatre coins du monde.

Récemment honorée par la médaille de la jeunesse, des sports et de l’engagement associatif, elle voit aujourd’hui cette reconnaissance comme une continuité logique de son engagement.

Désormais, elle consacre une part importante de son expérience au développement du sport au Togo, avec une attention particulière portée à l’inclusion, à la formation et à l’accompagnement de la jeunesse, notamment des jeunes filles.

Dans une interview accordée à l’Agence Savoir News, Nana Blakime revient sur un parcours riche, fait de performances, d’engagements et de transmission.

Savoir News: Vous êtes aujourd’hui la seule athlète togolaise spécialisée en heptathlon. Qu’est-ce qui vous a attirée vers cette discipline exigeante, et comment votre parcours a-t-il évolué jusqu’à aujourd’hui ?

Nana Blakime: L’heptathlon est une discipline très exigeante, composée de sept épreuves : les 100 mètres haies, le saut en hauteur, le lancer de poids, les 200 mètres, le saut en longueur, le lancer de javelot et les 800 mètres.

De mon côté, je suis déjà une athlète assez polyvalente. Je participais aux 100 et 200 mètres, au saut en longueur et au triple saut. Parfois, je m’essayais aussi au lancer de poids et au javelot, surtout pour rapporter des points à mon club. Donc j’avais déjà cette base de polyvalence.

Mais avec l’heptathlon, il a fallu aller beaucoup plus loin, notamment sur le plan technique, et surtout organiser mon temps différemment. Je suis passée d’environ deux heures d’entraînement par jour à presque six heures, avec au moins trois disciplines travaillées quotidiennement. Ce n’est pas toujours facile à gérer.

Aujourd’hui, cette décision m’a apporté beaucoup de reconnaissance. En Afrique, et particulièrement en Afrique de l’Ouest, nous ne sommes pas nombreuses à pratiquer l’heptathlon.

J’ai d’ailleurs obtenu des résultats encourageants : j’ai été double vice-championne d’Afrique de l’Ouest. J’ai aussi terminé au pied du podium, à la 4ᵉ place, lors des Jeux de la Francophonie au Liban. Et dans presque tous les championnats d’Afrique auxquels j’ai participé, j’ai été finaliste, généralement entre la 5ᵉ et la 6ᵉ place.

Je ne regrette pas de m’être investie dans ce sport. Cela m’a demandé beaucoup de sacrifices, des choix importants et surtout énormément de travail et d’investissement.

Vous avez représenté le Togo dans plusieurs compétitions comme les Jeux africains et les Jeux de la Francophonie. Quels moments ou performances ont le plus marqué votre carrière ?

Parmi les compétitions auxquelles j’ai participé, il y a notamment les Jeux universitaires en Chine et en Turquie, les Jeux de la Francophonie au Liban, ainsi que les championnats francophones en Belgique et en Wallonie. Toutes ces compétitions ont marqué ma carrière, chacune avec une histoire particulière. Dans la plupart des cas, elles se sont soldées par des médailles, sauf au Liban où j’ai terminé au pied du podium.

Nana Blakime (à droite)

La compétition en Chine reste un moment très fort. J’ai réussi à atteindre la finale parmi une trentaine d’athlètes engagées, ce qui représentait déjà un très bon niveau. À cette occasion, j’ai même rencontré l’ambassadeur de Chine, qui m’a offert un visa d’un an. L’organisation était impressionnante : des entraîneurs avaient été envoyés pour accompagner chaque pays, et j’ai personnellement travaillé avec une entraîneure chinoise qui est venue passer près de six mois à Lomé avant que nous ne voyagions ensemble.

Un comité de soutien avait même été créé en mon honneur dans le stade pendant la compétition. Cela m’a énormément portée. J’ai terminé septième au classement général et surtout, j’ai battu tous mes records personnels durant cette compétition. J’étais la seule athlète togolaise présente, avec mon drapeau face à de nombreuses délégations venues de différents pays. C’était un moment d’euphorie totale, une expérience unique que je souhaiterais revivre, tant elle est inoubliable.

Il y a aussi la médaille d’argent remportée à Grenoble, une compétition très marquante pour moi. J’y ai eu la chance de concourir aux côtés d’athlètes de renom, notamment Eunice Barber. Cette expérience a été d’autant plus forte que j’étais arrivée dans un contexte particulier : après les championnats d’Afrique en Éthiopie, j’ai rencontré un entraîneur qui m’a beaucoup aidée dans ma préparation et qui m’a ensuite proposé de participer à cette compétition en France.

C’était ma première compétition en France, à Grenoble, et j’y ai remporté la médaille d’argent au saut en longueur, à seulement un centimètre de la première place occupée par Eunice Barber. Pour moi, c’était comme une victoire totale : enchaîner les championnats d’Afrique et obtenir une médaille en France, aux côtés d’une athlète qui m’inspirait énormément.

À cette époque, je ne pratiquais que le saut en longueur et le triple saut. Je pense que la rencontre avec Eunice Barber a été un déclic important dans mon parcours. Même si j’étais déjà polyvalente et consciente de mon potentiel, elle m’a confortée dans l’idée que je pouvais viser plus grand et aller plus loin.

Ces médailles et ces expériences, même celles sans podium, ont profondément marqué ma carrière. Elles m’ont surtout donné la motivation de toujours chercher à progresser et à viser plus haut.

Vous avez récemment reçu la médaille de la jeunesse, des sports et de l’engagement associatif des mains de l’ambassadeur de France au Togo Augustin Favereau. Qu’est-ce que cette reconnaissance représente pour vous, personnellement et professionnellement ?

C’est avec une profonde émotion que j’ai reçu la médaille de bronze de la jeunesse, des sports et de l’engagement associatif, remise par l’ambassadeur de France au Togo, Augustin Favereau.

Je tiens toujours à rappeler que je n’ai pas reçu cette distinction seule. Je la partage avec toute mon équipe, car chacun y a joué un rôle essentiel à travers les responsabilités qui lui ont été confiées. C’est véritablement le travail collectif qui a rendu cette reconnaissance possible.

Nana Blakime, recevant sa médaille de la jeunesse, des sports et de l’engagement associatif des mains de l’ambassadeur de France au Togo Augustin Favereau.

Sur le plan personnel, cette médaille représente énormément. Elle vient couronner des années de sacrifices, de travail et d’engagement. Elle confirme aussi, à mes yeux, que la résilience, la persévérance et la patience finissent toujours par porter leurs fruits.

Elle rappelle également l’importance du travail en équipe, qui n’est pas toujours simple, mais qui reste fondamental dans tout parcours de réussite.

L’ambassadeur a salué votre engagement en faveur de l’inclusion et de la solidarité. Concrètement, comment ces valeurs se traduisent-elles dans vos actions quotidiennes ?

On a tous des visions différentes, et il est important de savoir trouver des compromis pour avancer ensemble. Pour moi, l’inclusion et la solidarité signifient avant tout que chaque individu doit pouvoir avoir sa place au sein de la société et de toutes les communautés.

C’est dans cet esprit que s’inscrivent nos actions. Nous avons notamment collaboré avec la GIZ afin d’accompagner et de former des sportifs en situation de handicap. Certains découvraient alors un tout nouvel environnement, notamment la musculation et des méthodes d’entraînement qu’ils n’avaient jamais expérimentées auparavant.

Parmi eux, une athlète a même eu l’honneur de représenter le Togo aux Jeux paralympiques de Tokyo. Nous avons également formé plusieurs autres sportifs, car il est essentiel que ces initiatives s’accompagnent de sensibilisation, de campagnes de promotion du sport inclusif, et d’un suivi durable.

Lorsque nous intervenons dans des localités en dehors de Lomé, nous veillons aussi à identifier des relais sur place. C’est indispensable pour assurer la continuité de nos actions après notre départ. Sans cela, tous les efforts fournis risquent de ne pas être pérennisés, ce qui serait vraiment dommage.

Aujourd’hui encore, nous accompagnons une athlète en situation de handicap qui est en formation et qui, bientôt, pourra à son tour exercer et transmettre.

Depuis 2019, vous dirigez le Vital Club à Lomé. Quel rôle joue cette structure dans la promotion du sport et dans l’accompagnement des jeunes, notamment des femmes ?

Vital Club est un centre de remise en forme que je dirige depuis 2019, avec une équipe véritablement professionnelle. Nous y assurons un accompagnement personnalisé dans plusieurs domaines, notamment la perte de poids, la préparation physique et le suivi sportif adapté à chaque profil.

Notre structure est également inclusive. Nous avons mis en place les équipements nécessaires pour accueillir des personnes en situation de handicap. Nous travaillons aussi en collaboration avec des kinésithérapeutes dans le cadre de la rééducation de personnes ayant connu des accidents cardiovasculaires. C’est un centre complet, capable de répondre à des besoins variés, aussi bien pour des particuliers que pour des athlètes de haut niveau.

Dans le cadre de la préparation des élites sportives, nous accompagnons environ une trentaine d’athlètes issus de différentes disciplines : aviron, athlétisme, tennis de table, tennis, beach-volley, basket ou encore judo. Certains d’entre eux ont récemment représenté le pays lors de compétitions internationales, notamment en Australie.

Depuis quelques mois, nous avons également renforcé notre engagement en faveur du sport féminin. Nous formons des coachs femmes et accueillons plusieurs stagiaires, notamment de l’INGS, à leur propre demande. Cette dynamique vise à encourager davantage de femmes à s’engager dans le sport et dans l’encadrement sportif.

Cet engagement est aussi personnel. Je parcours les différents terrains sportifs pour repérer et accompagner des jeunes sportives. Lorsqu’on est une femme dans le sport, l’accompagnement et le mentorat sont essentiels. Sans repères solides, il est souvent difficile d’évoluer sereinement.

Dans un monde qui évolue très rapidement, il est important de promouvoir également le leadership féminin et de permettre à la nouvelle génération de s’exprimer pleinement. À travers mon expérience, j’essaie de servir de modèle et de mentor, afin d’aider les jeunes filles à construire leur parcours avec plus de confiance et moins de difficultés.

En tant que figure emblématique de l’athlétisme togolais, quels sont vos prochains objectifs, et quel message souhaitez-vous transmettre à la nouvelle génération d’athlètes au Togo, notamment aux jeunes filles qui souhaitent se lancer dans le sport ?

Ce que je peux dire à la jeune fille togolaise, que ce soit en athlétisme ou dans une autre discipline, c’est avant tout d’être sûre de son choix, d’avoir une vision claire et de se fixer des objectifs précis.

Il ne faut pas choisir un sport parce que les autres l’ont fait ou simplement pour suivre une tendance. Il faut assumer ses décisions et accepter que, dans la carrière d’un sportif, tout ne soit pas toujours facile. Il y a des hauts et des bas, et il faut savoir rebondir après les échecs, tout comme rester solide dans les moments de réussite.

Nana Blakime (à gauche)

Lorsqu’on est une femme dans le sport, il faut aussi être forte, apprendre à se respecter, à respecter son corps, et à porter fièrement les valeurs humaines et celles du Togo. L’objectif est de devenir la meilleure version de soi-même et de mériter sa place par le travail.

Concernant mes ambitions pour l’athlétisme togolais, j’ai beaucoup de projets en préparation. Le moment venu, ils seront dévoilés et mis en œuvre. La médaille que j’ai récemment reçue va, je l’espère, m’ouvrir davantage de portes et faciliter la mise en place de ces actions, car jusqu’à présent, je fonctionne principalement avec mes propres moyens.

Mon souhait est de voir davantage de jeunes filles évoluer au plus haut niveau. L’athlétisme est une discipline exigeante qui nécessite une structure solide, une équipe encadrante et des moyens conséquents. Si les conditions sont réunies, je suis convaincue que le Togo peut rapidement obtenir de très bons résultats, notamment au niveau continental, car le pays regorge de talents, aussi bien chez les filles que chez les garçons.

Aujourd’hui, même si des efforts restent à faire en matière d’infrastructures et de moyens, il est déjà possible de construire des programmes d’entraînement efficaces et structurés.

Mon association, l’ACOFIT, travaille dans ce sens, en collaboration avec plusieurs fédérations sportives. Avec un meilleur accompagnement et des ressources adaptées, nous pourrions aller encore plus loin. FIN

Propos recueillis par Junior AUREL

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