savoir

La pharmacorésistance : un fléau aux conséquences ravageuses

La résistance antimicrobienne (RAM) survient lorsque les bactéries, les virus, les champignons et les parasites ne réagissent plus aux médicaments.

Les conséquences de cette pharmacorésistance sont alarmantes : les infections deviennent plus difficiles, voire impossibles à traiter, ce qui accroît le risque de propagation des maladies, de formes graves, de handicap et de décès. Elle est considérée par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) comme une « pandémie silencieuse », et figure parmi les dix principales menaces pour la santé mondiale.

Quand la résistance frappe

Pour mesurer la réalité de cette menace, les cas cliniques illustrent l’impasse thérapeutique à laquelle font face les patients. Tom Patterson, un professeur de psychiatrie américain de 69 ans, a ainsi contracté lors d’un voyage en Égypte une souche pancorésistante d’Acinetobacter baumannii, un agent pathogène classé comme « menace critique » par l’OMS. Insensible à tous les antibiotiques du marché, la bactérie a plongé le patient dans un coma profond suite à un choc septique. Face à cet échec absolu, une autorisation d’urgence de la FDA a permis de lui administrer pour la première fois par voie intraveineuse un traitement expérimental : la phagothérapie, utilisant des virus naturels pour détruire la bactérie. Moins de trois jours après le début des injections, le patient s’est réveillé, ouvrant la voie à de nouvelles recherches alternatives.

« Quand je me suis réveillé de mon coma, j’ai appris que j’avais été traité avec des virus pour tuer les bactéries dans mon corps. C’était une sensation surréaliste. Je savais que les antibiotiques étaient en train de perdre leur efficacité, mais je n’aurais jamais pensé devenir l’affiche publicitaire de cette crise », a-t-il déclaré dans une interview accordée à la BBC.

D’autres parcours témoignent des lourdes répercussions au long cours. Rob Purdie, membre du groupe de travail des survivants de la RAM de l’OMS, a vu sa vie basculer à la suite d’un simple mal de tête en 2012, diagnostiqué comme une infection des sinus. Après des traitements inefficaces et une errance médicale l’ayant conduit chez un oto-rhino-laryngologiste (ORL), une ponction lombaire a révélé une infection fongique ayant évolué en méningite — une complication qu’un diagnostic précoce aurait pu éviter.

Atteint de coccidioïdomycose (ou « fièvre de la vallée »), il a dû subir de l’amphotéricine B administrée directement dans le cerveau. Les lourds effets secondaires des traitements lui ont causé une photosensibilité et l’apparition de plusieurs carcinomes épidermoïdes. Aujourd’hui sous traitement de contrôle permanent, il garde de graves séquelles économiques et personnelles, ayant notamment été incapable de travailler durant cinq années.

Membre du groupe de travail des survivants de la résistance antimicrobienne de l’OMS, il a partagé son combat lors de l’exposition « AMR: The Human Stories Behind a Silent Pandemic » organisée (du 28 septembre au 2 octobre 2026) par l’OMS et le député européen Martin Häusling, au Parlement européen pour sensibiliser aux coûts humains de la RAM.

Un enjeu global aux impacts multiples

La RAM ne se limite pas à la santé humaine : elle affecte l’ensemble du vivant selon une approche interconnectée. Selon un rapport de l’OMS, en 2023, un sixième des infections bactériennes courantes confirmées en laboratoire dans le monde étaient résistantes aux traitements. Entre 2018 et 2023, cette résistance a augmenté dans plus de 40 % des associations agent pathogène-antibiotique surveillées, avec une progression annuelle moyenne de 5 % à 15 %.

Les répercussions économiques et sociales sont immenses. Pour les seules infections bactériennes résistantes, l’OMS estime que le coût total des traitements atteindra 412 milliards de dollars par an d’ici 2035, auxquels s’ajouteront 443 milliards de dollars de pertes de productivité annuelles.

Les animaux et les végétaux ne sont pas épargnés : l’usage massif d’antibiotiques dans l’élevage et l’agriculture réduit la productivité des exploitations et menace la sécurité alimentaire mondiale.

« L’élevage urbain [des pigeons] et l’usage d’antibiotiques pour les protéger des infections exposent les populations à des mutants résistants en constante émergence, un vrai problème de santé publique », a alerté en novembre 2025, Siliadin Akuele, ingénieure biologiste et doctorante à l’Université de Lomé, dont l’étude a révélé que 54 % des fientes analysées dans la capitale abritent des bactéries E. coli ultra-résistantes, une bactérie très fréquente, naturellement présente dans l’intestin de l’être humain et des animaux.

« Ces bactéries, sélectionnées par l’usage intensif d’antibiotiques dans les élevages, peuvent ensuite se transmettre à l’Homme par simple contact avec les fientes », avait-elle expliqué.

Shobha Shukla, présidente de la GAMA, souligne que « le mauvais usage et la surconsommation de médicaments sont omniprésents dans la santé animale et l’élevage, l’alimentation et l’agriculture, la santé humaine, tout en polluant notre environnement ».

« Nous sommes tous exposés au risque de résistance aux antimicrobiens (RAM). Mais en l’absence de systèmes de santé publique robustes, les populations des pays à revenu faible et intermédiaire, et en particulier celles qui sont mal desservies, sont beaucoup plus vulnérables à la RAM. Nous devons mieux protéger les médicaments qui nous sauvent la vie. Nous devons également faire mieux pour sauver des vies en prévenant les infections évitables et garantir à tous un diagnostic précis et rapide, ainsi que les traitements, les soins et le soutien appropriés, sans laisser personne de côté », a déclaré Shobha Shukla, présidente de la Global AMR Media Alliance (GAMA).

Repenser l’action : l’approche « Une seule santé » et le défi du terrain

Face à cette crise, le Dr Jean-Pierre Nyemazi, directeur par intérim de la division de la résistance aux antimicrobiens de l’OMS, rappelle qu’environ un million de personnes meurent chaque année des seules bactéries résistantes.

« L’un des objectifs de la déclaration politique de l’ONU en 2024 était de réduire les décès liés à la RAM de 10 % d’ici 2030 (par rapport aux 4,9 millions de décès enregistrés en 2019). Des stratégies simples et rentables comme le lavage des mains peuvent aider. Nous devons également garantir un accès équitable aux antimicrobiens essentiels », a rappelé le Dr Nyemazi.

Il exhorte les gouvernements à renforcer la législation, le financement, la prévention, l’accès à des diagnostics de qualité et la régulation de la vente des antibiotiques, souvent délivrés sans ordonnance.

Cette nécessité d’une réponse globale est partagée par des experts du continent africain. Le Pr Issakha Diallo (Université Amadou Hampaté Ba) et le Pr Cheikh Mbow (CSE, Dakar) insistent sur l’urgence d’une synergie entre médecins et vétérinaires pour stopper le cycle de résistance issu de l’élevage.

Pour transformer l’approche « One Health » (Une seule santé) en succès opérationnel et en finir avec le travail en « silos », le Pr Ibrahima Seck (Université Cheikh Anta Diop de Dakar) préconise trois leviers : « une coordination territoriale, en impliquant directement les gouverneurs et préfets, la surveillance intégrée, via le partage de données en temps réel entre santé humaine, animale et environnementale et un ancrage communautaire, en plaçant la société civile au cœur de la prévention ».

    Pr Cheikh Mbow souligne que la recherche et l’innovation locale ont également un rôle déterminant à jouer. FIN

    Ambroisine MEMEDE

    Poursuivez votre lecture sur les mêmes thèmes :
    Retour en haut