
Des combattants ghanéens – Source – INPACT
Son visage apparaît sur l’écran au cours d’une visioconférence organisée le 15 mai 2026 au Quartier général de coordination pour le traitement des prisonniers de guerre à Kiev à l’intention d’un groupe de journalistes africains dont une journaliste de l’Agence Savoir News.
À des milliers de kilomètres de son village natal situé près d’Aného, dans le sud-est du Togo, Dosseh, 27 ans, raconte son parcours. Capturé alors qu’il combattait dans les rangs de l’armée russe, ce jeune Togolais est aujourd’hui prisonnier de guerre en Ukraine.
Rien, dans son histoire, ne semblait pourtant le destiner au front. Titulaire d’une licence en histoire obtenue à l’Université de Lomé, enseignant volontaire et agriculteur, il nourrissait l’ambition de poursuivre des études de médecine à l’étranger avant de revenir au pays pour ouvrir un hôpital et investir dans l’agriculture.
Après plusieurs tentatives infructueuses pour rejoindre le Canada puis la France, il se tourne vers la Russie. Mais ce projet d’études va rapidement prendre une tournure inattendue.
« Tout a basculé à la faveur d’une signature », raconte Dosseh. Des documents rédigés en russe lui sont présentés comme de « simples démarches administratives ». Ce n’est qu’ensuite qu’il comprend avoir été incorporé dans l’armée russe et destiné au front ukrainien.
« Que nos dirigeants sensibilisent les jeunes qui seraient tentés de suivre le même chemin que nous », lance le jeune Togolais blessé au moment de sa capture.
Deux autres prisonniers de guerre africains ont également témoigné en direct lors de cette visioconférence : Diop, un Sénégalais, et Claude, un militaire congolais.

L’histoire de ces trois africains est loin d’être des cas isolés. Depuis février 2022, le début de l’invasion russe de l’Ukraine, des ressortissants de plusieurs pays africains ont rejoint, parfois sans mesurer les conséquences, les rangs de l’armée russe, après avoir été attirés par des promesses d’études, de travail ou d’opportunités de séjour.
L’organisation d’investigation INPACT (basée à Genève, spécialisée dans l’analyse des réseaux clandestins, des opérations d’influence et des conflits hybrides) a identifié plusieurs méthodes de recrutement ciblant les jeunes souhaitant poursuivre des études supérieures à l’étranger, les personnes à la recherche d’opportunités économiques et les candidats à la migration irrégulière vers l’Europe, à qui la Russie est présentée comme une voie alternative.
Les recrues africaines de la guerre
Pour documenter ces réalités de terrain, une immersion journalistique a conduit à Kiev, onze journalistes venus de sept pays africains (Bénin, Cameroun, République démocratique du Congo (RDC), Mauritanie, Côte d’Ivoire, Sénégal et Togo), dans le cadre d’un voyage de presse organisé par le ministère ukrainien des Affaires étrangères en coopération avec le Service européen pour l’action extérieure (SEAE), dans le cadre de l’Initiative de renforcement des capacités en communication stratégique UE-Ukraine. Objectif visé : permettre aux médias africains de constater directement les réalités de la guerre et de contribuer à la lutte contre la désinformation.
Parmi ces journalistes, figure Bernadette Ayibé, journaliste à Savoir News, qui a notamment pu s’entretenir, lors de la visioconférence, avec le jeune Togolais capturé sur le front.
Selon les chiffres fournis sur place par le Centre de traitement des données de guerre, la Russie a recruté depuis le début de la guerre, 28.394 combattants étrangers issus de 135 nationalités. Près de 3.000 seraient originaires d’Afrique, soit environ 9% des effectifs.
Les mêmes chiffres mentionnent également 5 149 morts parmi ces combattants étrangers, dont 486 Africains. Au total, 29 Africains issus de 15 nationalités ont été faits prisonniers de guerre en Ukraine.
L’Afrique, un vaste bassin de recrutement
La base de données de l’organisation INPACT recense un total de 1 417 hommes africains ayant signé un « contrat formel » pour s’engager et combattre dans l’armée russe depuis 2023.
Le phénomène touche une grande partie du continent africain. L’Égypte apparaît comme le premier pays d’origine des recrues identifiées, avec 361 ressortissants, devant le Cameroun (335) et le Ghana (234). Viennent ensuite l’Algérie (56) et la Gambie (56), le Mali (51), le Kenya (45), le Nigeria (36) et l’Afrique du Sud (32). D’autres pays, comme le Maroc (28), le Burundi (19), le Togo (18), le Soudan (17), le Bénin (15), le Congo (15), le Sénégal (14) ou encore la Côte d’Ivoire (11), figurent également sur cette liste, avec des effectifs plus modestes.
L’âge moyen des recrues africaines est de 31 ans, avec une représentation plus marquée de la tranche d’âge 18-25 ans (150 recrues). La recrue la plus âgée a 57 ans et est de nationalité égyptienne, tandis que la plus jeune a 18 ans et est originaire du Ghana.

L’organisation a même publié la liste (noms et prénoms) des ressortissants africains ayant servi dans l’armée russe et morts au combat. Parmi le groupe figurent trois togolais (22, 27 et 28 ans).
Pour plusieurs observateurs rencontrés à Kiev, ces recrutements s’expliquent principalement par des difficultés économiques, le chômage, la précarité sociale ou encore l’instabilité politique, qui poussent certains jeunes à chercher des opportunités à l’étranger.
Selon INPACT, les recruteurs ont recours à plusieurs méthodes complémentaires pour attirer de nouvelles recrues. Ils s’appuient notamment sur des agences de voyage qui servent d’intermédiaires logistiques, ainsi que sur des personnalités et des organisations locales favorables à la Russie.
L’organisation décrit également des réseaux de cooptation, dans lesquels d’anciens recrutés deviennent à leur tour recruteurs. À ces mécanismes s’ajoutent de fausses offres d’emploi, des promesses d’études ou de régularisation administrative, ainsi que l’exploitation des filières de migration irrégulière.
Le centre de coordination des prisonniers de guerre
Créé le 11 mars 2022, peu après le début de l’invasion russe à grande échelle, le Quartier général de coordination pour le traitement des prisonniers de guerre est chargé de coordonner les actions des institutions ukrainiennes impliquées dans la gestion des prisonniers, des personnes disparues et des échanges humanitaires.
L’institution organise également des rencontres régulières avec les familles de militaires capturés, disparus ou décédés.
Selon les responsables rencontrés sur place, elle a contribué depuis sa création au retour de 9 048 Ukrainiens détenus par la Russie.

Au moment de la visite des journalistes, le 15 mai 2026, un nouvel échange de prisonniers venait d’être organisé entre Moscou et Kiev. 205 Ukrainiens ont été rapatriés à cette occasion, ont indiqué les autorités ukrainiennes.
Quelques semaines plus tard, le président ukrainien Volodymyr Zelensky annonçait le retour de 185 autres prisonniers ukrainiens, détenus parfois depuis 2022.
Pays candidat à l’adhésion à l’Union européenne et frontalier de quatre États membres, l’Ukraine subit depuis plus de deux ans une offensive russe qui continue de faire de nombreuses victimes civiles. Face à cette situation, l’Union européenne a toujours réaffirmé son soutien à Kiev à travers une assistance politique, économique, humanitaire et militaire. En février dernier, le Parlement européen a approuvé un prêt de 90 milliards d’euros destiné à soutenir l’Ukraine, notamment pour répondre à ses besoins de défense.
Mais sur le terrain, les combats ne faiblissent pas. Dans la nuit du 27 au 28 juin 2026, Kiev a de nouveau été la cible d’une attaque russe menée à l’aide de missiles balistiques. Des journalistes des médias internationaux présents sur place ont rapporté avoir entendu plusieurs explosions et aperçu des éclairs dans le ciel, tandis que la défense antiaérienne était en action.
La veille, deux personnes avaient été tuées dans des frappes russes visant les régions de Dnipropetrovsk, dans le centre-est du pays, et de Soumy, au nord. FIN
Bernadette AYIBE (En Ukraine du 11 au 16 mai 2026)