
A Lomé, IYAWO Association organise un procès fictif pour susciter le débat sur les préjugés, les responsabilités sociales et les droits en santé sexuelle et reproductive. Une initiative portée par Elisabeth Apampa présidente de l’association.
Ce vendredi 23 octobre 2026, à 17 heures, Denyigban Culture, à Lomé, accueillera le troisième procès fictif organisé par IYAWO Association, avec le soutien d’Equipop. Après une première simulation consacrée aux violences sexuelles impliquant des autorités et des chefs d’entreprise, puis une deuxième portant sur les Nana Benz, cette nouvelle édition abordera la question de l’avortement clandestin. Inscrite dans la deuxième édition de la campagne « Maputo pour toutes », elle mettra en scène le parcours d’une jeune femme afin d’ouvrir le débat sur l’avortement clandestin, les violences sexuelles, la stigmatisation et la responsabilité collective.
Certaines histoires sont souvent commentées sans être véritablement comprises. Des situations sont jugées à distance, des décisions condamnées sans que leurs circonstances soient connues et des souffrances réduites à des fautes individuelles. Pourtant, écouter autrement peut permettre de changer de regard. C’est autour de cette possibilité que s’articulera le procès fictif consacré à l’avortement clandestin, organisé le vendredi 23 octobre 2026 à Denyigban Culture, à Lomé.
Au Togo, les réalités derrière le débat sur l’avortement clandestin
L’avortement clandestin ne peut être dissocié des réalités sociales, économiques, sanitaires, culturelles et juridiques du pays. Au Togo, comme dans de nombreux contextes où la sexualité demeure un sujet délicat, les discussions sur les grossesses non désirées, la contraception, le consentement, les violences sexuelles et l’interruption de grossesse restent confrontées à des tabous et à des représentations profondément ancrées.
Dans certaines familles, parler de sexualité demeure difficile. Ce silence peut retarder la recherche de soins ou empêcher les personnes concernées de se confier à un professionnel de santé ou à une personne de confiance.
La question de l’avortement clandestin soulève ainsi plusieurs enjeux étroitement liés : la prévention des grossesses non désirées, l’éducation à la sexualité, la compréhension du consentement, la prévention des violences, l’accès à des soins adaptés, la confidentialité et la lutte contre la stigmatisation.
Toutes les femmes confrontées à une grossesse non désirée ne vivent cependant pas les mêmes expériences. Pour comprendre leurs réalités, le débat doit dépasser les jugements rapides et s’appuyer sur des faits, des connaissances médicales et juridiques, ainsi que sur des espaces d’écoute respectueux de la dignité de chacune.
Au-delà des opinions sur l’avortement, il s’agit donc de comprendre comment la peur, les tabous et la stigmatisation peuvent compliquer l’accès à l’information et à l’accompagnement.
Un procès fictif pour placer le public au cœur du débat
Imaginez une étudiante de 22 ans confrontée à une grossesse après une agression sexuelle présumée.
Un procès rassemble des paroles qui se confrontent, des faits qui doivent être examinés, des responsabilités qui doivent être questionnées et des règles qui encadrent la décision. Il constitue donc un dispositif particulièrement pertinent pour aborder une question sensible sans la réduire à une simple confrontation d’opinions.
C’est autour de cette situation fictive, celle d’Afi Blikole, que s’articulera la simulation judiciaire prévue ce vendredi 23 octobre à Denyigban Culture.
Le récit, un outil pour transformer les regards
Les chiffres, les textes de loi et les données de santé sont indispensables pour comprendre un problème. Mais ils ne suffisent pas toujours à faire percevoir ce que ce problème signifie dans la vie d’une personne.
Une histoire peut créer ce passage entre une question générale et une expérience humaine. Elle permet de suivre un parcours, de percevoir les dilemmes, d’entendre les contradictions et de mesurer les conséquences de certaines attitudes. Elle rend visible ce qui reste parfois dissimulé derrière les mots, les statistiques ou les jugements rapides. C’est toute la force du récit mobilisé dans cette simulation. Au lieu de commencer par opposer des opinions sur l’avortement, le dispositif place le public face à une situation concrète, construite de manière fictive, mais porteuse de questions sociales réelles. Il invite à s’interroger sur ce que l’on sait, ce que l’on suppose et ce que l’on ignore.
« Maputo pour toutes » : inscrire le débat dans une démarche de transformation
IYAWO à travers ses actions portent depuis un moment ce plaidoyer sur le pouvoir du récit dans le contexte des droits santé sexuel et reproductif.
Le procès fictif s’inscrit dans la deuxième édition de « Maputo pour toutes », une initiative portée par IYAWO Association dans le cadre du projet « Lanhèziè, construire la paix ensemble », avec le soutien d’Equipop. La démarche s’appuie sur une conviction : les inégalités de genre et les violences ne peuvent être combattues uniquement par des interventions ponctuelles. Elles exigent aussi un travail de fond sur les normes sociales, les représentations, les rapports de pouvoir et les possibilités données aux femmes et aux jeunes filles de participer aux décisions qui les concernent.
L’objectif n’est donc pas seulement de sensibiliser sur les droits en santé sexuelle et reproductive. Il est aussi de favoriser la participation citoyenne, de questionner les stéréotypes et les tabous, de prévenir les violences basées sur le genre et de renforcer la capacité des communautés à contribuer au changement.
Dans cette perspective, les femmes et les jeunes filles ne sont pas considérées uniquement comme des personnes à protéger ou des bénéficiaires d’activités. Elles sont aussi des actrices du changement, capables de porter des idées, de prendre la parole, de mobiliser leur environnement et de contribuer à transformer les règles informelles qui influencent leur quotidien.
Le projet « Lanhèziè, construire la paix ensemble » déploie cette ambition à travers plusieurs espaces complémentaires. Les échanges des Conversations Impactantes mobilisent notamment des artistes, des journalistes, des activistes et des leaders d’opinion autour des enjeux sociaux. EAIYAWO Akademia Leaders soutient le leadership des jeunes filles. L’Académie des Hommes associe des hommes et des garçons à la promotion de l’égalité, à la prévention des violences basées sur le genre et à la construction de la paix. Génération Engagée contribue, pour sa part, à l’autonomisation des femmes et à leur participation à la vie communautaire.
En choisissant le procès fictif, « Maputo pour toutes », IYAWO ajoute à cette dynamique un espace public où les questions de droits, de justice et de santé peuvent être examinées collectivement. Le projet associe ainsi sensibilisation, dialogue, expression culturelle et plaidoyer, avec l’ambition de faire évoluer les regards autant que les pratiques.
Du Protocole de Maputo aux réalités vécues : connaître les droits pour mieux les faire respecter
Adopté en 2003, le Protocole à la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples relatif aux droits des femmes en Afrique, communément appelé Protocole de Maputo, constitue un instrument majeur de protection des droits des femmes sur le continent. Entré en vigueur en 2005, il affirme notamment des droits liés à la santé et à la santé reproductive.
Son article 14 aborde les droits en matière de santé et de reproduction. Il prévoit que les États prennent des mesures appropriées pour protéger les droits reproductifs des femmes, notamment dans certaines circonstances prévues par le texte, dont les grossesses résultant de violences sexuelles, de viol ou d’inceste, ainsi que certains risques pour la santé ou la vie de la femme, conformément aux conditions établies par le Protocole. Cette référence ne signifie pas que toutes les situations sont juridiquement identiques ni que le Protocole peut être invoqué sans tenir compte du cadre applicable. Au Togo, les règles nationales encadrent l’interruption de grossesse et doivent être examinées avec précision, notamment quant aux circonstances, aux conditions et aux procédures prévues par la loi. Les questions médicales relèvent également de professionnels compétents.
L’enjeu est donc double : mieux faire connaître les engagements relatifs aux droits des femmes et permettre une compréhension rigoureuse des règles qui s’appliquent dans le contexte togolais.
Des conversations numériques au débat public : élargir les espaces de parole
Avant le procès fictif, la campagne « Maputo pour toutes » a également investi les espaces numériques avec une grande campagne en Septembre.
Face aux grossesses non désirées, aux violences sexuelles et aux risques liés aux pratiques clandestines, la responsabilité ne peut être renvoyée aux seules femmes. Elle concerne aussi les conditions dans lesquelles les relations sont vécues, la manière dont le consentement est compris, la disponibilité d’une éducation adaptée, la qualité de l’information et la capacité des personnes à accéder à des services appropriés.
Elle concerne également les hommes et les garçons. Leur participation à la prévention des violences, au respect du consentement, à la lutte contre les stéréotypes et au partage des responsabilités est indispensable. Il ne suffit pas d’inviter les femmes à parler de leurs droits si les environnements dans lesquels elles vivent ne sont pas eux aussi amenés à évoluer.
Les familles peuvent contribuer à créer des espaces d’écoute. Les établissements scolaires et les acteurs éducatifs peuvent favoriser l’accès à une information adaptée. Les professionnels de santé peuvent orienter les personnes vers une prise en charge appropriée, dans le respect des règles applicables. Les médias peuvent informer sans sensationnalisme et donner la parole avec responsabilité. Les organisations de la société civile peuvent rapprocher les droits des réalités vécues. Les institutions ont, quant à elles, un rôle essentiel dans la mise en œuvre des engagements et des politiques publiques.
Cette responsabilité partagée ne signifie pas que toutes les personnes portent la même responsabilité dans chaque situation. Elle signifie que la prévention, l’information et la protection exigent une mobilisation de plusieurs acteurs.
Pour IYAWO Association, avec le soutien d’Equipop, cette rencontre s’inscrit dans une démarche plus large de transformation sociale, dans laquelle la culture, les médias, le récit et la participation citoyenne peuvent contribuer à faire évoluer les représentations.
Parce qu’une histoire entendue autrement peut changer un regard, la parole devient un moyen de questionner les préjugés, de mieux comprendre les réalités vécues et de contribuer à la transformation sociale.