
À Lomé, le harcèlement au travail ne se manifeste pas toujours par des gestes ou des propos ouvertement déplacés. Pressions psychologiques, propositions à caractère sexuel, peur de perdre son emploi : pour certaines femmes, ces situations finissent par rendre le quotidien professionnel difficilement supportable.
« Notre secrétaire subissait une pression psychologique de son patron. Des fois, elle confiait qu’elle avait peur d’arriver au service. Quand elle prenait son sac pour aller au travail, elle avait peur », témoigne une journaliste, qui rapporte les confidences d’une collègue confrontée à cette situation.
Selon son témoignage, la situation était devenue si difficile que la secrétaire s’isolait parfois dans l’espace réservé aux repas pour pleurer. Elle effectuait alors un stage rémunéré et approchait de la fin de son stage lorsqu’elle a finalement décidé de quitter son poste, sans réclamer la rémunération qui lui était due.
« Elle était tellement traumatisée qu’elle a inventé une histoire pour pouvoir quitter sans même chercher à toucher sa rémunération », témoigne la journaliste, lors d’un atelier consacré à la prévention et à la lutte contre le harcèlement en milieu professionnel.
Au-delà de la situation vécue au quotidien, ce témoignage met en lumière un autre obstacle : la peur du jugement. Certaines victimes hésitent à parler, de crainte d’être accusées d’avoir provoqué ou accepté les comportements qu’elles subissent.
« Les gens pensent que c’est toi-même qui t’es laissé faire. Ils pensent que tu es une fille ou une femme facile. Et tout cela finit par te ronger de l’intérieur », déplore-t-elle.
Ce manque d’écoute et de soutien peut accentuer l’isolement des victimes. Certains comportements sont également banalisés, parfois présentés comme de simples traits de caractère d’un supérieur ou d’un collègue, ce qui peut rendre plus difficile la prise de conscience et la décision de parler.
« Je préfère aller faire valoir mes compétences ailleurs »
Le harcèlement ne concerne toutefois pas uniquement les situations où les victimes choisissent de garder le silence. Elisabeth Apampah, présidente de l’Association des Femmes Professionnelles des Médias au Togo (AFPM-Togo), affirme avoir elle-même été confrontée, dans le cadre professionnel, à des comportements qu’elle qualifie de harcèlement moral et sexuel.
Elle évoque notamment des propositions déplacées et des remarques à caractère sexuel qui l’ont amenée, à certains moments, à envisager de poursuivre sa carrière ailleurs.
« Du harcèlement moral qui avait des propositions déplacées et qui était très sexualisé, qui malheureusement m’a forcée à un moment donné à me dire que mes compétences pouvaient se valoir ailleurs », témoigne-t-elle.
La situation, selon son récit, est survenue dans le cadre d’un contrat publicitaire. Alors que plusieurs personnes avaient été retenues au Togo pour le projet, elle affirme avoir reçu une sollicitation personnelle de la part d’un responsable qu’elle respectait professionnellement.
Selon son récit, après son refus, les autres personnes présentes ont été invitées à sortir du bureau. Le responsable lui aurait alors présenté d’autres propositions, tout en lui faisant miroiter des opportunités professionnelles et des facilités pour voyager.
« Je dis que je ne suis pas venue pour ça et que si c’est la condition pour mon contrat, on peut laisser tomber », relate-t-elle.
Elle affirme avoir finalement obtenu le contrat directement auprès des responsables du projet, mais ne pas avoir pu aller au bout de celui-ci en raison de la position de la personne qu’elle mettait en cause.
Pour Elisabeth Apampah, l’estime de soi et la confiance en ses compétences peuvent aider à résister à la pression d’un supérieur ou d’une personne en position d’autorité.
« Il faut croire en sa compétence et savoir s’orienter autrement », conseille-t-elle.
Elle estime également que les collègues peuvent jouer un rôle important dans la protection des victimes. Dans son cas, elle dit avoir bénéficié du soutien de certains d’entre eux, qui ont servi d’intermédiaires pour transmettre ses rapports et l’aider à faire remonter les difficultés rencontrées.
« Je me suis plutôt trouvé des alliés qui ont réussi à faire le travail avec moi », explique-t-elle.
Elle appelle également les victimes à ne pas rester seules face à ces situations et à se rapprocher de structures ou de personnes susceptibles de les accompagner dans leurs démarches.
« Il faut trouver des alliés qui sont ces organisations qui vont porter avec nous la situation pour aller jusqu’au bout », martèle-t-elle.
Des témoignages qui appellent à la vigilance
Ces témoignages ne sont pas les seuls à mettre en lumière les difficultés liées au harcèlement en milieu professionnel. Jules Ahou, comptable dans une institution financière, partage son regard sur le phénomène et insiste sur la nécessité d’examiner les faits et les éléments de preuve lorsqu’une accusation est portée.
« Je suis d’avis que le phénomène est courant dans nos services, mais faisons aussi beaucoup attention pour ne pas tomber dans des règlements de compte. Par jalousie ou par vengeance, certaines femmes peuvent intentionnellement faire du mal à un homme, insinuant que ce dernier l’a harcelée : d’où un examen minutieux des preuves par les juges », souligne-t-il.
Son témoignage met en avant, selon lui, la nécessité de traiter les signalements avec sérieux et de s’appuyer sur les éléments permettant d’établir les faits. La question de la preuve apparaît également dans les recommandations formulées par les acteurs chargés de l’accompagnement des victimes.
Documenter les faits et conserver les preuves
Sur le plan juridique, Adamou Yendougou Kombaté, juriste au « One Stop Center » de Lomé, rappelle que le harcèlement en milieu professionnel est interdit par la législation togolaise.
« Au Togo, la loi interdit clairement à travers le Code du travail la pratique du harcèlement en milieu professionnel. C’est une interdiction explicite du harcèlement en milieu professionnel », souligne-t-il.
Le Code pénal précise également la notion de harcèlement sexuel. Selon l’article 237 ter, constitue un harcèlement le fait, pour une personne, d’user de manière répétée d’ordres, de menaces, de contraintes, de paroles, de gestes, d’écrits ou de tout autre moyen dans le but d’obtenir de la victime, contre son gré, des faveurs de nature sexuelle à son profit ou au profit d’une tierce personne.
Le même article assimile au harcèlement sexuel le fait, même non répété, d’user de toute forme de pression grave dans le but réel ou apparent d’obtenir une faveur de nature sexuelle, que celle-ci soit recherchée au profit de l’auteur des faits ou au profit d’un tiers.
Toute personne coupable de harcèlement sexuel ou de cyber-harcèlement sexuel est punie d’une peine d’emprisonnement de trois à cinq ans et d’une amende de trois à cinq millions de francs CFA, ou de l’une de ces deux peines.
Lorsque le harcèlement sexuel ou le cyber-harcèlement sexuel est commis par une personne abusant de l’autorité que lui confèrent ses fonctions, ou lorsque la victime est un mineur de moins de 16 ans, la peine est portée à six à dix ans d’emprisonnement et à une amende de six à dix millions de francs CFA.
Au-delà des sanctions, le juriste cite notamment les centres d’écoute, les One Stop Center et les organisations de la société civile qui interviennent dans la prise en charge des victimes de violences basées sur le genre.
Pour lui, la première démarche consiste à documenter les faits.
« Une femme victime de harcèlement doit d’abord commencer immédiatement à documenter sa situation », conseille Adamou Yendougou Kombaté.
Messages, échanges, témoignages ou tout autre élément susceptible d’établir les faits doivent, dans la mesure du possible, être conservés pour appuyer une éventuelle démarche auprès des structures compétentes.
Cette recommandation rejoint le témoignage d’Elisabeth Apampah, qui affirme avoir conservé certains messages reçus dans le cadre de la situation qu’elle décrit. Pour elle, parler à un proche ou à un collègue constitue une première étape, mais ne remplace pas un signalement officiel.
« Raconter l’histoire à une amie, à un collègue, à une collègue, c’est juste raconter les faits. Dénoncer, c’est trouver vraiment les mécanismes de signalement de ce qu’on vit et aller avec les preuves porter plainte à la justice », précise-t-elle.
Habibath Nourou, étudiante en fin de formation et victime de harcèlement lors de son stage, s’est confiée à son maître de mémoire : « Je l’ai rapidement informé lorsque j’ai constaté le comportement de mon patron à mon égard. Quelques jours après, il s’est ressaisi. J’ai compris que mon maître de mémoire l’avait sermonné ».
Mieux connaître les mécanismes de signalement
Lys Djamiè, chargée de projet à la Cellule Genre du ministère de la Communication, souligne que la banalisation de certains comportements peut empêcher les victimes de reconnaître immédiatement les situations de harcèlement.
Elle revient notamment sur les conséquences du silence et le besoin d’écoute autour des victimes.
« Il y a un sentiment de honte si tu te retrouves dans un environnement où tu n’as pas l’opportunité d’exprimer ce que tu as vécu pour que quelqu’un te comprenne », explique-t-elle.
La lutte contre le harcèlement au travail passe notamment par une meilleure connaissance des droits, l’écoute des victimes, la conservation des preuves et le recours aux mécanismes de signalement disponibles.
Au-delà des textes et des dispositifs, l’enjeu reste de créer des environnements professionnels où les victimes peuvent parler sans être jugées et où les comportements de harcèlement sont pris au sérieux. FIN
Bernadette AYIBE