
À Kyiv, deux Ukrainiennes ont accepté de raconter les blessures laissées par la guerre, lors d’une rencontre au Centre pour les libertés civiles, dans le cadre d’un voyage de presse organisé du 11 au 17 mai 2026 en Moldavie et en Ukraine. Leurs récits, marqués par la captivité, les violences et la perte d’un proche, donnent un visage aux conséquences humaines du conflit.
La mission a réuni onze journalistes venus de sept pays africains, dont le Togo, pour mieux comprendre les conséquences humaines de la guerre à travers des rencontres avec des victimes, des défenseurs des droits humains et des acteurs engagés dans la reconstruction du pays. La journaliste de l’Agence Savoir News, Bernadette Ayibé, faisait partie de la délégation.
À Kyiv, l’une des étapes de ce déplacement a conduit la délégation au Centre pour les libertés civiles, où deux femmes ont livré des récits personnels de la captivité et des violences liées au conflit.
Dans ce centre, deux femmes ont accepté de raconter leur histoire. La première raconte le calvaire de son père, militaire ukrainien capturé puis décédé après près de trois années de détention.
La seconde témoigne de sa propre captivité après l’occupation de sa ville par les forces russes. Deux parcours marqués par la détention, les violences et les séquelles durables de la guerre.
Des récits marqués par la captivité
« Je m’appelle Anastasia et mon père a intégré les forces armées ukrainiennes un an après le début de l’agression russe, en 2015. Il a rejoint l’infanterie à Marioupol. Il a passé 2 ans, 10 mois et 3 jours en détention », raconte Anastasiia Savova.
Lorsqu’il a été capturé, son père était en bonne santé et ne présentait aucune blessure, raconte-t-elle.
Après près de trois années de détention, il est revenu profondément malade, souffrant notamment de tuberculose et de graves séquelles physiques. Ses articulations avaient été endommagées, ses côtes cassées et il avait perdu une grande partie de ses dents. Sa fille affirme également avoir constaté des traces de chocs électriques et des blessures à la tête.
« Le choqueur électrique était utilisé non seulement par les geôliers dans les bureaux, mais également par les médecins qui les accompagnaient », affirme-t-elle, évoquant également des violences commises contre des militaires et des civils détenus dans cette prison.
Selon Anastasiia Savova, son père a lui aussi subi des violences à caractère sexuel pendant sa détention : ils l’ont forcé à imiter un acte sexuel. Ces actions ont été filmées par les collaborateurs de la prison pour ensuite être diffusées en ligne».
L’entretien s’interrompt à ce stade. Anastasiia Savova choisit de ne pas poursuivre sur certains faits plus intimes. Son père, lui, n’a pas survécu aux sévices subis en captivité. Il est décédé à l’hôpital des suites des violences endurées pendant sa détention.
La journaliste de l’Agence Savoir News l’interroge sur le sentiment que lui inspire désormais la Russie, après ce qu’il a subi.
Pour Anastasiia Savova, la mort de son père s’inscrit dans un système de violences qu’elle attribue aux autorités russes et qui, selon elle, dépasse le seul cas ukrainien.
« Je suis persuadée que c’est ce système qui a causé la mort de mon père et la mort d’au moins 370 militaires ukrainiens, suite aux tortures qu’ils ont subies en détention », affirme-t-elle.
La seconde intervenante, Olena Yahupova, raconte quant à elle sa propre détention après l’occupation de sa ville.
La seconde intervenante, Olena Yahupova, raconte à son tour son expérience de la détention après l’occupation de sa ville. Pour elle, la guerre a marqué une rupture brutale avec sa vie d’avant.
« Depuis le 27 février, ma ville est occupée. Depuis cette date, non seulement la vie s’est arrêtée pour moi, mais ma vie d’avant s’est arrêtée. Aujourd’hui, je vis une autre vie. J’ai tout laissé derrière moi sur le territoire occupé », témoigne-t-elle.
Privée de liberté, elle affirme avoir subi de graves violences physiques avant d’être transférée dans une colonie de travail située, selon elle, sur la deuxième ligne de front. Elle y aurait été contrainte de creuser des tranchées, de participer à la construction de positions fortifiées et d’effectuer diverses tâches domestiques, dans des conditions difficiles.
« Lors de ma détention, ils ont tenté de me briser le crâne, mais ils ont seulement réussi à causer un grave traumatisme crânien. On m’a cassé une vertèbre au niveau du cou », raconte-t-elle.
Sa libération doit aussi beaucoup, selon elle, aux démarches entreprises par sa fille et son gendre, installés à Rabat, au Maroc. Informés de sa détention, ils sont parvenus à retrouver le numéro de téléphone de son premier lieu d’emprisonnement.
Son gendre a alors multiplié les appels depuis le Maroc, jusqu’à exercer une pression sur les responsables de la colonie.
« Ils se sont sentis un peu inquiets et ont fini par céder à cette pression en avouant ma présence à ce moment-là », témoigne-t-elle.
Reste alors à comprendre comment Olena Yahupova a finalement retrouvé sa liberté. Comment sa fille et son gendre, installés au Maroc, sont-ils parvenus à la localiser et à faire pression pour obtenir sa libération ?
Olena Yahupova attribue sa libération à la convergence de plusieurs circonstances, parmi lesquelles les démarches de ses proches. Selon elle, les autorités russes n’ont pas libéré les détenus de leur plein gré, mais en raison de difficultés internes apparues sur le lieu de détention après une attaque nocturne.
« J’ai retrouvé ma liberté grâce à des efforts communs et à un miracle. On ne peut pas dépendre d’un seul facteur quand on est prisonnier ; il faut tenter plusieurs moyens et compter sur la convergence de plusieurs éléments en même temps », explique-t-elle.
De la captivité à la reconstruction
La visite s’est poursuivie à Lviv, où la délégation s’est rendue au Superhumans Center, un établissement spécialisé dans la prise en charge des victimes de guerre. Le centre accueille des soldats et des civils ayant subi des amputations ou de graves blessures et les accompagne dans leur parcours de réadaptation.
Les participants y ont découvert un modèle de réadaptation qui associe soins médicaux, accompagnement psychologique et réinsertion sociale. La prise en charge vise à aider les patients à retrouver leur autonomie et à reconstruire leur vie après les blessures de la guerre.
Fondée en 2007 et dirigée par l’avocate ukrainienne Oleksandra Matviichuk, cette organisation de défense des droits humains œuvre pour la promotion de la démocratie et de l’État de droit en Ukraine. Depuis le début de l’agression russe en 2014, elle documente les violations des droits humains, les détentions arbitraires et les crimes commis dans les territoires occupés.
Après l’invasion à grande échelle de 2022, sa mission s’est étendue à la collecte de preuves sur les crimes de guerre présumés. En reconnaissance de son engagement, le Centre a reçu le prix Nobel de la paix 2022, conjointement avec le défenseur biélorusse Ales Bialiatski et l’organisation russe Memorial. FIN
Bernadette AYIBE (En Ukraine du 11 au 16 mai 2026)