
Afi sur sa machine dans son atelier
À 15 ans, Viviane Houandjon aurait pu devenir épouse. Originaire de Sotouboua, dans le centre du Togo, l’adolescente, alors en classe de troisième, avait sollicité une assistante sociale après que sa famille eut envisagé de la marier à un homme de 60 ans. Ses parents ont finalement renoncé au projet après les échanges avec la travailleuse sociale. Viviane est restée à l’école.
Son histoire illustre l’un des enjeux de l’autonomisation des filles : l’accès à l’école, à la formation ou aux opportunités économiques ne suffit pas toujours. Encore faut-il que l’environnement familial et communautaire leur permette d’en profiter.
Quand l’école s’arrête, le projet de vie vacille
Au Togo, les grossesses précoces continuent de peser sur les parcours scolaires. Au cours de l’année scolaire 2024-2025, 2 284 grossesses ont été enregistrées en milieu scolaire, selon les données présentées en 2026 par les autorités éducatives.
Derrière ce chiffre, il y a des projets interrompus.
Chantale Adoussi avait 16 ans lorsqu’une grossesse l’a contrainte à abandonner l’école, alors qu’elle était en classe de seconde. Aujourd’hui vendeuse de bouillie au marché de Nukafu, à Lomé, elle garde le souvenir d’un projet professionnel brusquement interrompu.
« J’ai abandonné l’école à cause d’une grossesse. Je le regrette aujourd’hui. Mon ambition était de devenir sage-femme. Mais malheureusement, cette grossesse a bouleversé ma vie », raconte-t-elle.
Pour d’autres, une rupture scolaire peut toutefois devenir le début d’une nouvelle trajectoire.
Pierrette Amou, 26 ans, est devenue mère alors qu’elle était en classe de première. Après son accouchement, elle a appris la couture avec le soutien de ses parents. Depuis deux ans, elle possède son propre atelier et travaille à son compte.
« Grâce au soutien et aux conseils de mes parents, j’ai appris la couture après mon accouchement. Aujourd’hui, j’ai mon propre atelier et je travaille à mon compte. Mais cela n’a pas été facile. Il faut être d’abord mentalement forte », témoigne-t-elle.
Cette possibilité de rebondir passe aussi par la formation professionnelle.
Diplômée depuis deux ans, Afi, 25 ans, est aujourd’hui couturière à Attisogbé, dans la commune de Vo-Koutimè, à une soixantaine de kilomètres au nord de Lomé.
Pour elle, ce parcours n’aurait pas été possible sans l’accompagnement de l’ONG La Colombe, qui a financé sa formation et lui a fourni son premier équipement professionnel.
« Tout était devenu difficile après le décès de mon père, mais cette ONG a payé mes frais d’apprentissage. Aujourd’hui, j’ai trois apprenties à mon service et mon atelier est bien équipé. Mes clients sont satisfaits de mon travail et mes revenus me permettent de faire de petites épargnes », témoigne-t-elle.
De bénéficiaire d’un accompagnement, Afi est ainsi devenue à son tour actrice économique, en formant d’autres jeunes filles.
Cette logique d’autonomisation par la formation est également au cœur du projet SWEDD+ au Togo. En mai 2026, le gouvernement a lancé une phase pilote de l’ »École de la Chance », destinée à former gratuitement 1 500 jeunes filles vulnérables ou non scolarisées aux métiers professionnels. Prévue sur trois à six mois dans le District autonome du Grand Lomé, cette initiative vise à renforcer leurs compétences et leurs possibilités d’insertion professionnelle et d’auto-emploi.
Une seconde chance peut changer une vie
Mme Dado Adison, aujourd’hui enseignante dans une école primaire de Hedzranawoé, à Lomé, se souvient qu’en classe de quatrième, ses parents n’avaient plus les moyens de financer sa scolarité. Le mariage apparaissait alors comme une solution.
« Je ne serais pas enseignante aujourd’hui si cela n’avait tenu qu’à mes parents. Ils n’avaient plus les moyens de financer ma scolarité et la seule solution qui se présentait à eux était de me marier », raconte-t-elle.
Pendant les vacances, alors qu’elle vendait de l’eau en sachet avec sa mère, elle a rencontré une femme à qui elle a raconté sa situation. Celle-ci l’a accueillie chez elle. Dado a poursuivi sa scolarité en l’aidant dans les travaux domestiques, jusqu’à l’obtention de son baccalauréat. Elle est ensuite devenue enseignante.
« Sans cette dame, je serais probablement déjà mariée », dit-elle.
Ces trajectoires prennent place dans un contexte où le mariage précoce demeure une réalité importante. Au Togo, 25% des femmes âgées de 20 à 24 ans ont été mariées ou mises en union avant l’âge de 18 ans, selon l’UNICEF. Cette donnée, issue de 2017, reste l’indicateur de référence disponible pour le pays.
L’enjeu ne se limite donc pas à l’accès initial à l’école. Il concerne aussi la capacité des filles à y rester, à achever leur formation et à accéder ensuite à des possibilités économiques.
En 2022, 16,16 % des jeunes femmes togolaises âgées de 15 à 24 ans n’étaient ni en emploi, ni en études, ni en formation, contre 6,49 % des jeunes hommes, selon les données harmonisées de l’Organisation internationale du Travail reprises par ONU Femmes.
Quand la communauté devient un rempart
C’est dans cet espace que se situe une partie du rôle des communautés.
Pour agir au plus près des familles, le projet SWEDD+ s’appuie notamment sur des leaders religieux et traditionnels. Leur rôle est de contribuer à faire évoluer des perceptions et des pratiques qui peuvent peser sur la scolarité, le mariage, la santé ou l’avenir économique des filles.
À Kabou, Anoussa, chef traditionnel dans un village, raconte avoir récemment été alerté d’un projet de mariage forcé.
« J’ai évité de justesse le mariage forcé d’une jeune fille, en août dernier. Un de mes conseillers m’a donné l’information après avoir été contacté par la fille. J’ai convoqué les deux familles et nous avons discuté pendant des heures. J’ai réussi à les convaincre. Pour le moment, le mariage est annulé et la fille, qui est en classe de seconde, poursuit ses cours », raconte-t-il.
La chaîne est révélatrice : une adolescente a cherché de l’aide, un conseiller a transmis l’information et le chef traditionnel a ensuite réuni les familles.
À Sotouboua, Tilalo Gnazou, assistante sociale, a également été sollicitée par une adolescente de 15 ans confrontée à un projet de mariage.
« J’ai rencontré ses parents à Lomé et j’ai discuté avec eux. J’ai réussi à les convaincre de la laisser poursuivre sa scolarité. Aujourd’hui, elle est en terminale dans un lycée à Lomé », raconte-t-elle.
Deux situations différentes, mais un même enjeu : permettre à une fille de conserver la possibilité de décider de son avenir.
Changer les normes pour préserver les parcours
« L’autonomisation des filles et des femmes ne peut être pleinement durable sans une transformation positive des normes sociales et culturelles qui façonnent les comportements », souligne Élise Kakam, représentante résidente de l’UNFPA au Togo.
Une fille peut avoir accès à l’école et voir pourtant sa scolarité interrompue par un mariage précoce. Une adolescente peut également renoncer à solliciter des services de santé sexuelle et reproductive en raison de la stigmatisation ou des pressions de son entourage.
« Il ne s’agit pas de vous demander de vous substituer aux professionnels de santé, de justice ou de protection. Nous vous sollicitons en tant que champions du changement social positif », précise-t-elle.
Cette intervention peut prendre des formes concrètes : dialoguer avec une famille, empêcher un mariage, maintenir une fille à l’école, orienter une adolescente vers un service compétent ou faciliter son accès à une formation.
Au Togo, cette mobilisation s’inscrit dans une dynamique engagée depuis plusieurs années contre les pratiques néfastes. Les chefs traditionnels et les leaders religieux participent notamment aux campagnes de sensibilisation. La Déclaration de Notsè, adoptée en 2013 sur la lutte contre les pratiques sociales néfastes aux enfants, constitue également un repère de cette mobilisation.
Le SWEDD+ cherche désormais à mieux structurer cette implication, notamment à travers l’actualisation d’un guide régional destiné aux responsables religieux et traditionnels et la mise en place de plans d’action permettant de suivre les engagements pris.
Mesurer ce qui change dans la vie des filles
Mais l’enjeu ne sera pas seulement de produire de nouveaux messages.
« Nous pouvons définir un cadre, nous pouvons définir un guide, il faut mesurer à la fin si les indicateurs permettent d’évaluer tout ce qui a été fait, tout ce qui a été dit et l’engagement qui a été pris », souligne Yevessé Dandonougbo, coordonnateur opérationnel de SWEDD+ Togo.
Parmi les résultats recherchés figurent notamment la réduction des grossesses précoces et des abandons scolaires.
La question est donc moins de savoir combien de campagnes auront été organisées que de voir ce qui aura changé dans la vie des filles.
Chantale rêve toujours de devenir sage-femme. Pierrette travaille aujourd’hui dans son propre atelier. Afi exerce son métier de couturière et forme trois apprenties. Dado est devenue enseignante. À Kabou, une adolescente est toujours en classe de seconde. À Sotouboua, une autre est désormais en terminale.
Ces trajectoires auraient pu prendre une autre direction.
L’autonomisation se joue aussi là : dans la possibilité de rester à l’école lorsqu’un mariage est envisagé, de retrouver une activité après une grossesse, d’acquérir un métier et un revenu, ou simplement de pouvoir participer aux décisions qui concernent son avenir.
Pour les leaders communautaires, le défi est désormais de faire en sorte que ces issues ne dépendent plus seulement d’une rencontre heureuse, d’un conseiller attentif ou d’une intervention au dernier moment.
Car pour une fille, un avenir peut parfois tenir à une seule chose : qu’au moment où quelqu’un veut décider à sa place, une autre personne choisisse de l’écouter.
Emile KOUTON