
L’esplanade de l’Institut Français du Togo (IFT) résonne encore des derniers échos d’une nuit hors du commun. Le 22 avril 2026, dans le cadre de la 12ème édition du Togo Jazz Festival, la soirée « Brass Vibes » a offert un moment de fraternité musicale sur la scène Jimi Hope.
Entre la puissance ancestrale d’Assia Brass Bénin et le souffle mémoriel de Kalē Brass Band, le public a vibré au rythme d’un patrimoine musical en pleine réinvention, sur une scène dédiée à l’illustre musicien et peintre togolais Jimi Hope.
Sous les projecteurs de l’IFT, l’éclat des pavillons de cuivre semblait répondre à l’énergie d’un public déjà fébrile. L’air de Lomé, encore lourd de la chaleur du jour, s’est brusquement rafraîchi au premier coup de piston. Ce n’était pas seulement un concert, mais un véritable dialogue musical entre les cultures de la sous-région.
Dès l’après-midi, lors des balances, l’atmosphère annonçait déjà l’exceptionnel. Le silence habituel de l’esplanade était régulièrement traversé par les envolées d’un trombone ou les grondements d’un sousaphone, réglant une horlogerie sonore qui allait, quelques heures plus tard, emporter des centaines de cœurs dans une danse collective.
La diplomatie des cœurs au service du jazz
En ouverture de cette soirée mémorable, Stéphane Blanchon, Directeur Délégué de l’Institut Français du Togo, a pris la parole, non pas comme un administrateur, mais comme un témoin privilégié de cette magie. Il a rappelé l’ancrage institutionnel et l’importance de cette collaboration culturelle.
« Ce soir, on est très heureux d’accueillir le festival, dont l’une des caractéristiques est d’investir des lieux différents. C’est vrai que pour la France, soutenir le jazz est une grande tradition », a-t-il déclaré avec émotion.
Pour Blanchon, le jazz est une matière vivante qui échappe aux cadres figés. Il a rappelé l’importance de l’improvisation, évoquant le Cotton Club de Lomé comme un laboratoire où la musique se crée dans l’instant, au détour d’un regard.

Il a également mis en avant le rôle du réseau français dans l’accompagnement de ces dynamiques : « Notre souhait est de développer ce genre d’actions, sur ces questions liées aux cuivres et aux fanfares, pour traiter le jazz autrement ».
Cette ambition s’inscrit dans une volonté de faire de Lomé un espace de création où la francophonie et les traditions locales dialoguent, afin de favoriser des rencontres artistiques nouvelles.
Cette impulsion a été relayée par la vision de Mawuto Dick, directeur général et artistique du festival, qui a partagé un morceau de son histoire : « depuis 2015, nous avons commencé à rêver ce projet (…) Nous sommes à la 12ème édition et ça se fait avec des artistes qui sont nos premiers partenaires ».
Un rêve devenu une réalité palpable pour les 105 artistes invités cette semaine, venus du Togo, du Bénin, mais aussi d’Haïti et du Canada.
Musique de Gloire en Gloire (MGG) : le souffle du pays
Pour ouvrir le bal, c’est la formation Musique de Gloire en Gloire (MGG) qui a pris possession de la scène avec une générosité débordante. Ici, l’art n’est pas qu’une performance, c’est un acte de foi.
« Nous représentons notre pays partout dans le monde pour valoriser notre culture et la tradition », a confié l’un de ses membres, les yeux brillants de fierté.
Leur prestation, mélange de structures gospel et du dynamisme brut des fanfares urbaines, a rapidement capté l’attention du public.
Les arrangements de MGG agissent comme un lien invisible entre le sacré et le festif, chauffant l’esplanade.
On perçoit dans leur jeu une volonté de montrer que le patrimoine togolais n’est pas figé, mais qu’il continue d’évoluer, tout en restant fidèle à ses racines.
Kalē Brass Band : La rigueur au service de la liberté
La soirée est montée d’un cran avec l’arrivée du Kalē Brass Band. Sous la direction d’Élom, le groupe impose une rigueur qui force le respect. Pour cette formation, le jazz est une quête d’équilibre.
« Le Vodou apporte la mémoire, le Jazz ouvre l’espace », explique Élom. Cette dualité est le cœur battant de leur musique, ce qui la rend si nécessaire.
Cette discipline presque spirituelle s’est incarnée de manière spectaculaire dans le jeu de Barbara au trombone. Sa virtuosité n’était pas là pour impressionner, mais pour raconter une histoire. Pendant les balances, l’écoute attentive de ses traits révélait une précision chirurgicale. Sur scène, cette rigueur s’est transformée en une liberté totale, une envolée de cuivres sur une assise rythmique d’une solidité redoutable. Le Kalē Brass Band ne se limite pas à jouer ; il sculpte l’air, il dialogue avec les anciens pour inventer un futur où la musique est reine.
Assia Brass Bénin : La vibration des ancêtres
Enfin, l’Assia Brass Bénin a apporté la dimension mystique venue de Cotonou, comme un parfum de terre mouillée. Pour Clément, celui qui joue à la calebasse et semble diriger les éléments, le cuivre ne doit jamais étouffer le rythme sacré : « le cuivre danse avec le tambour ». Cette approche place l’instrument au service d’une mémoire collective et rituelle.
Le public a été marqué par la présence des sousaphones, dont les pavillons ouverts vers le ciel forment une imposante colonne sonore. Dès les balances, leur vibration profonde donnait déjà une forte densité à l’espace.
Pour Clément, le sousaphone crée un lien particulier : « il est comme un ancêtre qui revient jouer avec nous ».
Ce son grave, profond, enveloppant, a transformé l’esplanade en un sanctuaire sonore. Le « Vodou néo-jazzy » d’Assia Brass n’est pas un concept, c’est une réalité physique qui fait vibrer les os et réveille les esprits.
Une ferveur qui ne s’éteint jamais
Tout au long des prestations, le spectacle a tenu ses promesses de fraternité devant un public d’une diversité touchante. Hommes, femmes, jeunes étudiants, expatriés et mélomanes de la vieille école : tous vibraient à l’unisson.
Les ovations ne faiblissaient pas, chaque solo improvisé étant reçu comme un cadeau précieux.
La virtuosité affichée semblait indestructible, parce que profondément sincère. Une communion rare s’est installée entre la scène et la foule, une électricité palpable transformant chaque morceau en un moment de vie à l’état pur.

Les connaisseurs ont été comblés par la qualité des attaques, tandis que les néophytes se laissaient porter par la richesse des textures. Chaque envolée était un cri de joie, une preuve que le jazz africain possède une signature unique, faite de résilience, de soleil et d’éclat.
L’humain au cœur du cuivre
La soirée s’est achevée en apothéose avec le titre « AMEWOUGA », un morceau dont le nom résume l’esprit de Lomé. Ce final a réuni les trois formations dans une explosion sonore d’une rare intensité. Le message était universel sous le ciel togolais : l’humain a plus de valeur que l’argent, l’homme est plus grand que la machine. Ce final, où les trombones du Togo répondaient aux trompettes du Bénin, a scellé une fraternité musicale exemplaire.
Sous l’ombre bienveillante de Jimi Hope, cette édition du Togo Jazz Festival a rappelé que la musique reste un langage universel, capable de porter des visions de paix et d’avenir. Les cuivres se sont tus, les projecteurs se sont éteints, mais la vibration, elle, restera longtemps dans les mémoires de Lomé, comme un écho persistant à la beauté de la culture.
Par Akuété FRANCISCO